Superbelges Concours pour la Maison des médias, Schaerbeek

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 28/03/2018

Article paru dans le d'A n°261

Partons une nouvelle fois vers Bruxelles où certaines agences semblent parvenir à dépasser l’opposition entre architecture flamande et wallonne. Dans ce concours organisé par le Société d’Aménagement Urbain de Bruxelles, elles définissent une approche plus générique dont les projets en lice de ce très intéressant concours sont symptomatiques.


ERRATUM

Dans l’édition papier de notre numéro d’avril nous avons malencontreusement inversé les textes des projets de l’agence office Kersten Geers Van Severen (« minimal et expressif » P. 37) avec celui de l’agence Neutelings (« dedans dehors » p. 40).

Nous présentons nos plus vives excuses aux architectes, à la SAU le maître d’ouvrage et à nos lecteurs. Voici donc en version intégrale et corrigé sur notre site, l’article de Richard Scoffier. 


La Maison des médias doit venir se dresser à proximité du siège de la radio et de la télévision belge, à l’est de la commune de Schaerbeek, dans un quartier à la fois desservi et enclavé par de grands axes routiers : le boulevard Auguste-Reyers qui fait partie de la ceinture moyenne de Bruxelles et le départ de l’E40 qui vient s’y connecter à l’aide d’un réseau complexe de bretelles et de tunnels. Ces deux infrastructures doivent être déclassées pour permettre aux territoires qu’elles délimitent de réintégrer pleinement la ville. Le boulevard ne cherchera plus à s’affirmer comme un périphérique. Quant à l’E40 – qui file à travers l’Europe pour rejoindre Astrakhan en Russie – actuellement en surcapacité, elle sera réduite de moitié jusqu’à la limite de l’agglomération pour dégager son talus sud qui se constituera comme une supersurface, en hommage aux projets de Superstudio de 1972.

Le nouveau bâtiment perpendiculaire au boulevard et parallèle à l’autoroute devra exprimer la mutation de ce quartier et servir d’enseigne au projet de Mediapark qui s’étirera au-dessus du talus réapproprié et requalifié. Quant à son programme, il regroupe plusieurs organismes et s’apparente à un inventaire à la Prévert : auditoriums, incubateurs, studio d’enregistrement, restaurant, salles de formation… De plus, il réclame une distinction entre les travailleurs sédentaires assignés à résidence dans leurs bureaux individuels ou paysagers et les travailleurs nomades – les chasseurs-cueilleurs du XXIe siècle – qui, équipés de leur laptop, doivent pouvoir se déplacer librement sur les plateaux en allant de table en table.

 

Supersurfaces & supertrames

La sélection des équipes en compétition est très cohérente. Ce sont de jeunes agences emblématiques de ce que l’on pourrait appeler la « nouvelle école belge ». Elles conjuguent consciencieusement les trames constructives des Terragni et autres rationalistes italiens des années 1930 avec celles, plus abstraites, des architectes radicaux des années 1970. Ainsi, pas d’enveloppes ni d’écrans, mais uniquement des structures vitrées et des squelettes équipés.

Les lauréats, Baukunst & Bruther, semblent proposer un Centre Pompidou low-tech plus Piano que Rogers. N’hésitant pas à recourir à un certain symbolisme, les blocs superposés et dégressifs de Kersten Geers & David Van Severen amorcent une construction pyramidale. Tandis que 51N4E joue sur le dénivelé du terrain existant pour proposer deux parties décalées d’un demi-niveau qui viennent subtilement s’enchâsser l’une dans l’autre comme deux peignes. Dans ce défilé de constructions nues, Xaveer De Geyter ose un scandaleux string noir qui sait rendre son squelette plus attractif et plus sexy. Enfin Neutelings & Riedijk proposent une construction introvertie. Ce sont les seuls à jouer de la différence entre structure externe et organisation interne – il est vrai qu’ils appartiennent à une autre génération…

À la supersurface voulue par les urbanistes de la zone répondent les supertrames des concurrents. Et partout flotte l’ombre de Rem Koolhaas qui a su détourner l’héritage des Superstudio et autres Archizoom pour s’imposer, avant même leur disparition physique, comme leur exécuteur testamentaire incontesté.

 

STRUCTURE ET CONTEXTE

Baukunst & Bruther (lauréats)

Nous retrouvons Baukunst et Bruther, qui ont déjà collaboré à de nombreuses reprises, notamment pour le projet lauréat du concours pour le bâtiment des sciences de la vie à l’EPFL que nous avons présenté dans le précédent numéro de d’a.

Leur proposition est remarquable en ce qu’elle répond presque uniquement par la structure aux sollicitations du programme et à celles du contexte. Pour le programme, la réponse est simple : six niveaux de 15 m de largeur et de 1 000 m2 de surface totalement libre, combinant dalles actives et faux planchers techniques pour permettre une flexibilité maximale. Les sanitaires et les circulations verticales sont ainsi rejetés dans deux noyaux périphériques chemisés de métal. Quant au rez-de-chaussée et au dernier étage, leur double hauteur laisse la possibilité d’insérer des mezzanines.

Pour le contexte, cette lame présente deux façades, si ce mot a ici encore un sens : l’une ostentatoire ; l’autre, servante. Au sud, vers la supersurface, ce sera une trame tridimensionnelle composée de cadres métalliques carrés de 7,5 m de côté et contreventés par des croix formées de câbles et de potelets pour soutenir des étages intermédiaires. Cette grille sera soulevée par cinq piles pyramidales afin de permettre la plus grande perméabilité du parvis vers le hall.

Au nord, des poteaux en T en béton préfabriqué, associés aux conduits techniques desservant les planchers, seront surmontés par les tours des extractions qui composeront une solide base rythmique.

Le tout, vu du sud par les automobilistes qui remonteront le boulevard Auguste-Reyers, formera un dispositif transparent sur lequel viendront de manière subliminale s’afficher les informations sur les activités en cours. Un cadre tramé, semblable aux intersecteurs des peintres de la Renaissance, qui assurera une plus grande cohésion des éléments du contexte – notamment de la tour des télécommunications à l’arrière-plan – tout en proposant une vision augmentée de ce paysage…

 

MINIMAL ET EXPRESSIF

OFFICE Kersten Geers David Van Severen

Comme dans la proposition précédente, nous retrouvons la trame minimaliste de Sol Le Witt, mais en plus littéral, et une réflexion sur la structure, mais en plus laborieux. Le projet se présente comme la superposition de trois blocs tramés de dimension décroissante.

Le premier bloc est composé de portiques reprenant les charges des parties supérieures. De double hauteur, il rassemble toutes les activités ouvertes au public ainsi que les espaces mutualisés du complexe. Les deux autres volumes, moins larges, voient leur hauteur sous plafond se réduire et leur trame de façade se resserrer. Ainsi un poteau sur trois, puis un sur quatre sont réellement porteurs et se calent sur les portiques du rez-de-chaussée.

L’ensemble prend la forme d’une pyramide à degrés qui laisse voir par transparence son réseau de circulations verticales. Ainsi les lignes obliques des volées de l’escalier droit encloisonné, qui serpentent autour de la verticale des ascenseurs, lui donnent des airs de tour de Babel.

Cet objet jeté dans un paysage déjà chaotique renvoie au mieux à la modernité archaïque d’un Tony Garnier – notamment au pavillon de l’exposition des Arts décoratifs en 1925 à Paris –, au pire à une architecture célibataire et bavarde.

 

DÉCALÉ ET RELIÉ

51N4E

Le projet accentue le dénivelé existant pour donner l’image de deux édifices siamois – l’un orienté résolument à l’ouest vers le boulevard Auguste-Reyers, l’autre à l’est vers la rue Colonel-Bourg – et possédant au centre des organes communs.

Ce dispositif est renforcé par les espaces en double hauteur qui viennent occuper les extrémités, décalés d’un niveau, et esquissent une organisation en quinconce. Ces espaces sont réservés aux grandes salles, ou sont coupés par des mezzanines, tandis que les étages du centre se resserrent pour recevoir les bureaux banalisés et les circulations verticales. Un effet très lisible sur la façade principale, où les lignes vertes des planchers sont reliées de part et d’autre par les obliques des volées de l’escalier central découvert et creusé dans la masse du bâtiment. Une idée intéressante mais qui reste peut-être insuffisante pour répondre à la demande d’un bâtiment emblématique de la transformation du secteur.

 

ÉLÉGANT ET VINTAGE

Xaveer De Geyter Architects

Une structure classique composée d’une trame poteaux carrés portant des dalles qui savent se rapprocher ou se découper pour définir des espaces différenciés. Parfois des poutres reprennent les charges pour permettre de plus grandes portées, notamment au-dessus de l’amphithéâtre.

Pour tenir compte de la déclivité du terrain, deux rez-de-chaussée viennent habilement coulisser l’un dans l’autre et forment une agora dans le prolongement des espaces publics. Côté boulevard, le sol sait monter en pente vers l’est pour permettre l’encastrement de l’auditorium et se constituer comme un paysage intérieur.

Les façades rendent compte de l’organisation interne, soulignées par les lignes continues des dalles ou leurs interruptions, ainsi que par les différents types de vitrages : opalescent, transparent ou très légèrement coloré. Au dernier étage, la partie opaque correspond à un renversement, l’espace occulté bénéficiant d’un éclairage zénithal. Les palmiers, le dessin de chaque élément, les couleurs – blanc souligné de plages vert clair, dorées ou noires – renvoient aux projets d’OMA des années 1980. Un vocabulaire que Xaveer De Geyter a sans doute grandement contribué à élaborer, mais dont on peut se demander s’il ne reste pas aujourd’hui prisonnier.

 

DEDANS ET DEHORS

Neutelings Riedijk Architecten

Deux projets en un. Un parallélépipède de neuf étages enveloppé par une façade porteuse, tramée de hauts caissons verticaux. Cette masse austère aux plans presque carcéraux est ensuite creusée par deux amphithéâtres. L’un descend du toit, d’où il prend une partie de sa lumière, vers un belvédère placé à mi-hauteur et ouvert sur le futur Mediapark. L’autre repart de ce belvédère pour rejoindre le boulevard. Ce sont des espaces qui offrent des doubles, des triples et voire des quadruples hauteurs… Des espaces d’intimité ou au contraire empreints d’une certaine solennité pour mieux correspondre à l’humeur versatile des travailleurs nomades d’aujourd’hui décrits par le programme.

Un parti qui pourrait rappeler par certains aspects les gradins où s’agitent les savants de la bibliothèque dessinée par Étienne-Louis Boullée, comme ceux de l’Axel Springer Campus d’OMA, en construction à Berlin…

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