The Shanghai Gesture 2010, par Emmanuel Caille

Rédigé par Emmanuel CAILLE
Publié le 01/09/2010

Article paru dans le d'A n°193

 

« Mon âme fila dans l'au-delà pour y déchiffrer un message. La réponse ne tarda guère : je suis moi-même le ciel et l'enfer. »

Doctor Omar (Victor Mature) dans The Shanghai Gesture de Josef von Sternberg, 1941

 

N'y a-t-il pas un paradoxe à célébrer l'entrée triomphale de la Chine dans le XXIe siècle avec une idée, l'Exposition universelle, qui date du XIXe siècle? En1851, alors que le quart des terres émergées appartenait à la reine Victoria, la première Exposition universelle faisait découvrir aux Anglais un peu de l'immense puissance industrielle et coloniale de leur Empire. Le monde entier était venu à Londres et pouvait tenir dans le Crystal Palace. À l'heure du transport aérien de masse et de l'Internet mobile, on peut se demander ce qui légitime aujourd'hui les 46 milliards d'euros investis pour rassembler les 189 pavillons des pays invités (si l'on inclut dans ce budget la modernisation des infrastructures de la ville). En Occidentaux, on se plaît à railler la démonstration de force nationaliste et la jubilation mercantile qui attirent à Shanghai la planète entière. Mais la joie qui se lit sur le visage des millions de Chinois visitant l'exposition nous renvoie à notre désabusement d'Européens blasés et au peu de vitalité qui anime notre société.

Capitale économique de la Chine, Shanghai était le lieu désigné pour cette exposition. Mais, au-delà de cette causalité, ce choix révèle des liens plus profonds entre l'identité de la ville et l'événement qu'elle accueille. Autrefois porte d'entrée et miroir de l'Occident , elle a fait de cet état de soumission originelle une force qu'elle a retournée à son profit. Non qu'elle en ait exactement inversé le rapport de force, mais elle utilise cette relation ambivalente comme un formidable outil de développement économique et culturel.

L'Exposition borde les deux rives sinueuses de la rivière Huangpu, au sud de la ville. L'aire des pavillons nationaux, la plus prestigieuse et la plus fréquentée, s'étend sur Pudong. C'est la nouvelle Shanghai qui fait face au Bund, le front de rive où les banques européennes ont édifié leurs sièges au début du siècle dernier. Côté ville ancienne, le quartier de Puxi, jouxtant le vieux quartier français au nord, accueille la zone des entreprises et des pavillons thématiques consacrés aux « meilleures pratiques urbaines ». Les deux parties sont reliées par le monumental pont Lupu et par un tunnel où passe notamment une nouvelle ligne de métro.


Et moi, et moi et moi…

Pour un Européen, l'expérience de l'Exposition universelle de Shanghai est d'abord celle du nombre : arriver peu avant l'ouverture matinale, avec les milliers de cars qui se dirigent vers les immenses parkings de Pudong, s'engouffrer ensuite jusqu'aux guichets avec 300 000 chinois dans un jeu savant d'entonnoirs à foule. Après avoir pénétré sur le site, compter plusieurs heures de queue pour visiter les pavillons. Les jours de juin où nous avons visité le site, jusqu'à 550 000 personnes franchissaient chaque jour les portails de sécurité, chacune fouillée ensuite individuellement pour s'assurer qu'aucune bombe, canif ou briquet ne pénètre sur le site.


Dreamland/Wasteland

Le pavillon le plus emblématique de l'exposition n'est peut-être pas à Shanghai mais à Paris, au Centre Pompidou. Ceux qui doutent encore de la réalité de la ville transformée en « parc à thème » telle qu'elle est montrée dans l'exposition « Dreamland » (lire notre article de juin dernier), devraient en effet se rendre à l'embouchure du Yang-Tseu-Kiang. Dans un jeu de renvois dont on ne perçoit plus l'origine, l'exposition et la ville qui l'accueille s'amusent à déjouer nos grilles d'analyse conventionnelles. Du centre de Shanghai jusqu'au pont Lupu, le travelling automobile offre une sorte de Time Square géant où tours et voies rapides ont pris la place des enseignes lumineuses. Si, à l'Exposition universelle de 1900, l'exotisme kitsch des pavillons en rive de Seine, qu'ils soient mauresques ou chinois, s'inspirait du vernaculaire des contrées lointaines, c'est aujourd'hui dans le grand marché architectural globalisé que viennent puiser les métropoles émergentes. Ce que l'on découvre à l'Exposition ressemble à peu de choses près aux maquettes des bâtiments qui pousseront dans la ville avant un an. De même, ces pavillons sont comme les maquettes à l'échelle 1 des projets que les revues d'architecture ont publiés dans l'année : blobs, résilles, volumes coupés à la serpe ou « déconstruits », auxquels s'ajoutent quelques soucoupes volantes, palais de Tarzan et autres facéties.


Insoutenable ?

L'autre grande affaire d'une Exposition universelle repose sur le thème choisi. Le slogan « Une meilleure ville pour une meilleure vie » résonne en Chine davantage comme un appel au secours que comme un programme. L'ambition « développement durable » s'affiche cependant partout. Les pavillons sont démontables, tous les bus qui vous transportent d'un bout à l'autre du site de l'exposition sont électriques, ainsi que la totalité des deux-roues motorisés de Shanghai. Mais que dire des 18 000 familles et des 270 usines déplacées pour libérer le site ? De ces centaines de pavillons dont la durée de vie est inférieure à deux cents jours ? Des kilomètres carrés de revêtement plastique recouvrant les passerelles piétonnes géantes ? Ou encore des millions de kilowatts/heure dépensés pour illuminer la ville comme une foire du Trône ?


Avez-vous quelque chose à dire ?

On en viendrait à oublier pourquoi tant de moyens et d'énergie sont dépensés. Que viennent en effet chercher les 192 pays invités ? Que veulent-ils prouver ? Devant le mélange de promotion touristique et de valorisation des entreprises nationales qui nous est offert, on reste dubitatif. Ainsi la France nous montre un aperçu de ses chefs-d'œuvre du musée d'Orsay, le Paris nostalgique filmé par la nouvelle vague, la tour Eiffel et les pneumatiques Michelin. En fin de parcours, le stand Louis Vuitton où évolue un mannequin crée un véritable bouchon.

Le beau bâtiment de Jacques Ferrier incarne la rigueur formelle de l'ingénierie française malmenée par le savoir-faire chinois (prévue en béton de fibre, la résille s'est transformée en structure métallique capotée d'un irréprochable Ductal®). La toiture et les façades intérieures sont un hommage au jardin « à la française ». La France étant également le pays de l'amour, les couples chinois peuvent donc, pour 450 euros, y recevoir un certificat de mariage « à la française » avant de dîner sur le toit jardin du pavillon dans le restaurant des frères Pourcel.

Le pavillon italien ne s'embarrasse pas de telles subtilités et se contente de montrer ses monuments et son art de la pasta asciuta. Après avoir visité le pavillon de la Suède et de l'Espagne, je peux également vous confirmer que Ikea est bien une entreprise d'origine suédoise ou que la péninsule ibérique est bien celle des corridas et du flamenco ! L'ambition d'un propos plus subtil se heurte au principe même de l'organisation d'un tel événement. Les files d'attente durent de une à neuf heures pour visiter un pavillon. On imagine donc que l'attention de ceux qui parviennent à rentrer, emportés dans le flux puissant de la foule, est réduite au minimum. Mobiliser la réflexion du marathonien devient une gageure. Certains pavillons ont ainsi pensé que seule l'attraction foraine pouvait encore mobiliser le visiteur. Pays de montagnes et de téléfériques, la Suisse a ainsi installé un télésiège qui vous élève en quatre minutes d'un univers urbain à un toit alpage où ne manquent que les vaches mauves aux taches blanches.

Rabaisser au rang de cliché ce monde merveilleux est dérisoire tant ce mot est ici à prendre au sens propre. Plus qu'ailleurs semble-t-il, le touriste chinois paraît saisi d'une frénésie photographique : se prendre en photo devant tout ce qui n'appartient pas à son univers quotidien, une architecture étrange, une mascotte, une blonde ou un Africain.

Shanghai et son exposition incarnent ainsi avec une formidable énergie une nouvelle forme d'urbanité où la ville semble se renvoyer indéfiniment une image d'elle-même. Dans ce jeu, chaque passage de l'autre côté du miroir déforme ou décale le sens établi précédemment. C'est pourquoi l'affirmation selon laquelle les pavillons sont à l'architecture contemporaine ce que le château de Disneyland est aux châteaux de la Loire réduit la portée de cette expérience métropolitaine. Ce jugement péjoratif, qui trahit l'arrogance de notre point de vue, voit une relation univoque là où s'instaure un jeu bien plus complexe. Car, au cœur de cette sorte de dynamique référentielle dont le mouvement perpétuel semble épuiser nos critères d'analyse, se tient probablement un des traits fondamentaux d'une nouvelle condition urbaine qu'il nous appartient encore de déchiffrer.

EC


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