Tim Franco, voyage dans l’Empire du milieu urbain

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 06/10/2014

Tim Franco

Article paru dans d'A n°230

Installé depuis dix ans en Chine, Tim Franco mène une double carrière de photographe commercial et documentaire. Sa connaissance du terrain en faisait le partenaire idéal du projet éditorial Made by chinese. Il s’apprête à publier un livre sur Chongqing, ville champignon où s’expriment les paradoxes de l’urbanisation chinoise.


Article paru dans le dossier « Architectures chinoises : une décennie pour se réinventer », d'a 230, octobre 2014

Des sons aux pixels : le chemin est inhabituel, pourtant, c’est bien la musique qui a conduit Tim Franco à la photographie. Au début des années 2000, alors qu’il poursuit des études d’ingénieur, il crée un magazine de musique en ligne. Son entourage le pousse à faire les images qui accompagnent ses articles : il suit le conseil, sans pour autant que la photographie ne devienne son activité centrale. Une fois son diplôme obtenu, il quitte la région parisienne pour l’Asie, fait quelques petits boulots en Chine et au Laos sans lien avec l’ingénierie. Vers 2007, il retourne à Shanghai où il couvre la scène musicale locale pour des magazines européens. Il éditera même un livre, Shanghai Soundbites, vendu lors des concerts. Tiré à 250 exemplaires, l’ouvrage sera rapidement épuisé.


La capitale économique de la Chine le fascine : « Je n’avais jamais vu une ville de ce genre auparavant. J’ai commencé à photographier l’espace urbain vers 2008-2009, à la chambre grand format – j’étais un peu geek à l’époque », admet Franco. Il commence à travailler pour le journal Le Monde et d’autres titres de presse, et découvre d’autres villes chinoises. L’Exposition universelle de 2010 offre un débouché à ses reportages. Il suit les travaux et leurs lots d’expulsion dans les quartiers de Hutong, en jouant à cache-cache avec la police.


Le photojournalisme, exercice difficile sur le plan économique, se complique en Chine, l’administration ne cachant pas sa volonté de contrôler l’information. « Les photographes étrangers voulant travailler sur le territoire chinois peuvent solliciter deux types d’autorisation : soit les visas de journaliste – accordés au compte-goutte par les autorités – qui s’accompagnent d’une surveillance constante, l’autre solution étant de solliciter un visa de photographe commercial, une activité beaucoup moins surveillée tant que vous ne vous risquez pas à aborder des sujets sensibles, par exemple les communautés tibétaines ou musulmanes », explique Tim Franco.


Free-lance à partir de 2008, il a ouvert en 2010 un studio de photographie commerciale, réalisant des productions pour des sociétés étrangères implantées en Chine. Près d’une centaine d’Occidentaux, rien qu’à Shanghai, se partagent ce marché. Propaganda Studio, son agence, s’est notamment spécialisée dans les images gigapixels, des vues panoramiques en ultra haute définition dans lesquelles il est possible de zoomer sur des détails extrêmement petits. « Nous avons calculé qu’un tirage à 100 % d’un de ses panoramas s’étirerait sur une longueur de 90 mètres. L’opérateur télécom qui nous avait commandé ces vues les projetait à un public qui pouvait s’immerger dans l’image en zoomant par des mouvements du corps : geste des bras, etc. » Un rapport à l’image loin des usages contemplatifs en vogue dans nos contrées.


Manhattan-sur-Yangtse


S’il se tient par nécessité à distance de l’actualité la plus brûlante, Tim Franco ne s’interdit pas de documenter les mutations urbaines de la Chine contemporaine. La réalisation des images de l’ouvrage Made By Chinese lui a permis de découvrir la partie la plus fascinante de la production architecturale chinoise de ces quinze dernières années. « J’ai pu me familiariser avec la fraction la plus intéressante de l’architecture, souvent cachée par les vaisseaux spatiaux des architectes internationaux, comme les ensembles commerciaux dessinés par Zaha Hadid. »


En matière urbaine, c’est Chongqing qui représente selon lui la quintessence des villes chinoises : « Chongqing est une des quatre grandes municipalités chinoises, avec Shanghai, Pékin et Tianjin. Je m’y suis rendu près d’une trentaine de fois. La ville a explosé dans les années 1990, avec l’arrivée des populations déplacées pour la construction du barrage des Trois-Gorges. Elle symbolise cette dynamique paradoxale des villes chinoises : tout l’environnement urbain se modernise, mais l’homme de la ville n’arrive pas à suivre. À Chongqing, il y a des champs au milieu des gratte-ciels, les paysans promènent leurs chèvres dans les chantiers. » Bientôt publiées, ces séries suivent justement les populations rurales transplantées en ville par la force des choses : « Les gens de 35-40 ans n’ont pas d’argent et ne peuvent pas réapprendre un nouveau métier. Ils descendent en bas de leurs immeubles et se mettent à cultiver », raconte-t-il. Dans ses images, ces locavores malgré eux vivent une version désabusée de l’utopie « des cités rurales et des villages urbains », voulue en son temps par le Mao Tsé-toung !



Les séries Chongqing - Urban Rise, Urban Farm, Urban Saturation, peuvent être consultés sur le site du photographe. Les images panoramiques utilisant la technologie Gigapixel peuvent être consultées sur le site de Propaganda studio.


Les photos sont extraites de la série en trois volets intitulée Chongqing - urban rise, urban farm, urban saturation. Elles suivent sur plusieurs années le développement de Chongqing, véritable la ville-champignon.


Lisez la suite de cet article dans : N° 230 - Octobre 2014

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