« To do acting architecture », Jardin d’enfants Timayui, Santa Marta, Colombie

Rédigé par Margaux MINIER
Publié le 01/05/2011

Face à la croissance inéluctable des métropoles engendrant son lot de favelas et de violence, certains architectes latino-américains s'impliquent politiquement dans l'aménagement de leur ville, convaincus que la valeur et les qualités données à l'espace public peuvent générer une société plus sûre et équitable. L'architecte colombien Giancarlo Mazzanti participe ainsi activement aux projets de développement urbain initiés par les maires successifs de Medellín depuis 2003. Mais c'est à plusieurs centaines de kilomètres au nord de la capitale, dans la Sierra Nevada, qu'il a conçu le jardin d'enfants de Timayui, tentant de démontrer en quoi une architecture peut aussi être une action sociale.

Timayui, située sur la Côte caribéenne, au nord-ouest de la Colombie, est une commune marquée par la pauvreté et la délinquance. La mairie développe une politique urbaine dont l'objectif est d'améliorer les conditions de vie (éducation, nourriture, transports) de la communauté ayant fui la violence et qui se retrouve isolée du périmètre général de la ville de Santa Marta. Ces quartiers sans infrastructure publique restent stigmatisés par la violence. Il faut donc déjà protéger la population la plus vulnérable, notamment les très jeunes enfants. Pour Giancarlo Mazzanti, l'enjeu de la discipline architecturale repose aujourd'hui essentiellement sur l'action sociale. Afin de gagner la confiance de la communauté, il faut activer de nouveaux usages de la ville et révéler le potentiel intellectuel qui s'y cache. Pour lui, la valeur de l'architecture tient davantage dans ce qu'elle produit qu'en elle-même : par l'acte et non par l'essence. « Architecture is action », répète-t-il. Elle doit favoriser la cohésion sociale dans et à l'extérieur du bâtiment, en aidant notamment chacun à se réapproprier ces lieux communautaires. Mais au-delà de ces bonnes intentions, comment Mazzanti parvient-il à passer de la théorie à la pratique ? À Timayui, le jardin d'enfants vient rompre la monotonie du paysage de maisons individuelles sagement alignées. Il se place devant l'arrière-plan du magnifique paysage de la Sierra Nevada. Une barrière en bois ceinture le bâtiment ; jouant sur l'évocation du parc à jouets, elle permet de dédramatiser son rôle sécuritaire.

Le rapport à l'environnement s'exprime par la forme et la composition de ses différents modules qui se déploient comme une fleur, chaque pétale correspondant à une fonction particulière. Jeu de construction, le jardin d'enfants devient également un champ de fleurs. L'architecte espère qu'il suscitera une sorte d'éden sécuritaire dans l'imaginaire des enfants. Le bâtiment est comme une « cocotte » que l'on déplie en fonction de ses humeurs inconscientes. L'idée de ces fleurs de béton, Mazzanti l'a tirée des essais du pédagogue italien Loris Malaguazzi qui décrit, dans son ouvrage paru en 1971 Esperienze per una nuova scuola dell'infanzia, le schéma idéal des relations parents/enfants/professeurs. Trois centralités reliées entre elles permettent de multiplier les situations, les expériences et les rencontres entre ces trois entités sociales et humaines.

Mazzanti reproduit littéralement ce schéma : trois volumes s'articulent autour d'une cour centrale parfois végétale, lieu de rencontres, de passage, de temps libre. Les bras des modules contiennent les salles de musique, de jeux, de peinture, de classe, salles de repos, chambres sensorielles, administration, etc. Le centre figure le lien que les enfants tissent entre eux, ainsi qu'avec leurs professeurs et leurs parents. C'est le préau des enfants, la salle des éducateurs, le patio des parents. Saisie comme le centre réel de l'apprentissage et de l'expérience, la cour paraît presque plus importante que les volumes qui s'y rattachent. Ce système modulaire, que l'agence a déjà utilisé pour la conception d'autres jardins d'enfants, favorise la création de multiples situations éducatives, géométriques, topographiques, urbaines.

Cette stratégie de construction autorise également une grande flexibilité puisque de nouveaux modules peuvent s'ajouter ou se soustraire en fonction de la croissance démographique ou des besoins des usagers, sans détruire néanmoins cette dynamique globale d'apprentissage. La réalisation n'a duré que sept mois. Le jardin d'enfants est déjà le poumon vert de cette zone résidentielle qui semble avoir oublié son exceptionnelle situation géographique au bord de la Sierra Nevada. Les jardins potagers installés dans l'enceinte fournissent de la nourriture, mais ils consolident surtout un processus participatif qui renforce la légitimité du projet. Ces activités complémentaires au rôle pédagogique permettent aux habitants d'être productifs pour leur bénéfice propre comme pour celui de tous. Ainsi, chaque individu peut avoir aujourd'hui le sentiment d'appartenir à la communauté, tout en assurant la protection d'un territoire qui lui appartient.



Maîtres d'ouvrages : Ville de Santa Marta, Fondation Carulla
Maîtres d'oeuvres : Giancarlo Mazzanti, concepteur. Susana Somoza, Andrés Sarmiento, Néstor Gualteros, Oscar Cano, Lucia Largo, collaborateurs – Ingénieur structure : Nicolas Parra
Cout : 1 200 000 pesos/m2
Date de livraison : novembre 2010

Les modules orientés, les salles bénéficient d'une lumière zénithale et d'une ventilation naturelle<br/> Crédit photo : GAMBOA Jorge Le terrain est situé entre la Sierra Nevada et la ville de Timayui<br/> Crédit photo : GAMBOA Jorge L'ordonnancement des maisons contraste avec la modularité du plan du bâtiment<br/> Crédit photo : GAMBOA Jorge La zone rurale de Santa Marta, entre apparence tranquille et sereine et violence quotidienne<br/> Crédit photo : MANUEL GIL Juan Les cheminées bétonnées du jardin d'enfants s'élèvent à 8,50 mètres au dessus du sol<br/> Crédit photo : GAMBOA Jorge Manzatti développe une agriculture urbaine en favorisant l'esthétique végétale<br/> Crédit photo : dr - Trois espaces d'apprentissage, de repos et de rencontres sont reliés entre eux<br/> Crédit photo : dr - L'architecture et les matériaux participent à la formation de l'enfant <br/> Crédit photo : MANUEL GIL Juan L'enfant apprend à distinguer le chaud du froid, le doux du rigide, l'ouverture de la fermeture<br/> Crédit photo : MANUEL GIL Juan Les espaces intérieurs, largement ouverts, ont été conçus pour répondre au programme chargé<br/> Crédit photo : GAMBOA Jorge Les salles de classe alternent avec les salles de jeux<br/> Crédit photo : GAMBOA Jorge Cette répétition conceptuelle et cette flexibilité servent à rassurer les élèves<br/> Crédit photo : MANUEL GIL Juan Le bâtiment est recouvert d'une mosaïque vénitienne, qu facilité la maintenance et le nettoyage<br/> Crédit photo : GAMBOA Jorge

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