Tour, atours et alentours

Rédigé par Marc DESPORTES
Publié le 12/12/2017

Vue aérienne oblique prise en 1950. Réalisée par l'architecte Victor Lenoir et l'ingénieur Eugène Flachat, l'ancienne gare Montparnasse est achevée en 1852 puis détruite en 1960.

Article paru dans d'A n°259

Si la qualité architecturale du choix du jury pour la rénovation de la tour Montparnasse fait consensus, c’est sans doute que son esthétique et le propos qui la porte apparaissent comme l’exact portrait chinois de l’image que la Ville de Paris entend donner de sa politique : douceur, partage et verdure… Mais cette image que renvoie le projet de l’agence Nouvelle AOM semble davantage vouloir s’adresser au quartier qu’à l’échelle de la capitale, comme s’il lui fallait résoudre par le seul objet-tour une question que le programme ne lui a pas posée : le réaménagement global du site. À la suite de l’article de Richard Scoffier de novembre, Marc Desportes s’interroge sur les lacunes de ce concours quant aux ambitions d’une transformation générale de cet ensemble urbain, attendue depuis si longtemps.

EC

En septembre dernier, au Pavillon de l’Arsenal, a été exposé le résultat du concours international pour la transformation de la tour Montparnasse, la tour mal-aimée des Parisiens. La Ville de Paris était présente au jury de ce concours organisé par les copropriétaires et c’est sans doute cette présence de la Ville qui explique l’exposition publique du résultat, une exposition qui témoigne de la volonté des élus d’informer leurs administrés et de partager avec eux le choix auquel ils ont participé.

L’exposition suffisait à porter une appréciation architecturale, ce que Richard Scoffier a fait avec finesse dans le précédent numéro de d’a. Mais l’information délivrée sur les projets était somme toute mince : pas de chiffres quant aux surfaces créées, peu de chose sur les coûts et leur financement, rien sur le contexte urbain. En bref, les nouveaux atours de la tour, sans les alentours. Or, cette insertion est depuis toujours problématique et on peut se demander si les attendus de ce concours réinterrogent réellement les défauts originels du site de Maine-Montparnasse.

Ce que l’on constate aujourd’hui, c’est une série de dysfonctionnements : terminaux de bus défectueux, stationnement désorganisé des deux-roues, dépose anarchique des taxis. On constate également la présence absolument anachronique du passage souterrain de l’avenue du Maine, véritable « toboggan à bagnoles », dont les accès neutralisent les espaces avoisinants. Enfin, on ne peut manquer de souligner la déshérence des espaces publics, tels que le parvis de la gare (place Raoul-Dautry) et surtout la place du 18-juin-1940, l’une des plus désarticulée de la capitale sur laquelle vient échouer la rue de Rennes. Pour finir, on mentionnera la présence du centre commercial, bordé de péristyles aveugles, surmonté d’un espace public fantôme, non accessible, à savoir son toit-terrasse qui surplombe la place du 18-juin-1940, un centre commercial dont l’avenir devrait être interrogé en regard du remodelage du centre Gaîté et de la création d’une galerie commerciale dans la gare SNCF prochainement rénovée.

Ces faits, on le sait, sont en grande partie liés à la conception du site qui date des années 1950-1960, une conception fondée sur la séparation verticale des circulations automobiles et piétonnes, une confrontation entre l’hyper-accessibilité (la gare) et l’hyper-densité (la tour), et un jeu de volumétrie inspiré par une esthétique moderniste (la tour versus la galette du centre commercial).

 

Un site ignoré par la Ville

On ne doute pas que la Ville soit parfaitement consciente des enjeux urbains qui viennent d’être trop rapidement évoqués. En témoigne cette déclaration de Jean-Louis Missika, maire-adjoint, faite le 16 juin 2016 : « Nous nous réjouissons de ce concours qui permettra de donner un nouveau souffle à la tour Montparnasse et de l’adapter aux usages du XXIe siècle. La rénovation […] est l’occasion d’engager une transformation en profondeur du secteur en termes d’usages publics, de circulation, de programmation, et sera l’occasion de tourner la page de l’urbanisme de dalle qui a éloigné les Parisiens du quartier Montparnasse. »

La Ville est d’autant plus consciente de ces enjeux que le fait d’y répondre recoupe bon nombre de ses objectifs et notamment la requalification des espaces publics et l’organisation des transports, l’une des priorités du plan « neutralité carbone 2050 ».

Rien ne témoigne cependant de la prise en compte par la Ville de ces enjeux. Ni dans le programme du concours international si l’on s’en tient aux réponses faites, alors que celui-ci aurait pu être pour la Ville un moyen d’agir. Ni dans le programme d’actions affiché par la Ville : d’abord, le site Maine-Montparnasse ne fait pas partie des sites de la compétition « Réinventer Paris », ce qui est compréhensible, aucun bien immobilier n’étant à vendre ; ensuite, le périmètre de la gare n’est pas concerné par une logique d’aménagement type « Gare de Lyon-Daumesnil » ; par ailleurs, la place du 18-juin-1940 ne fait pas partie des sept places que la Ville veut réaménager ; enfin, la voie souterraine n’apparaît dans aucun document. À ce sujet, il faut noter que le seul document stratégique évoqué pour justifier les aménagements de voirie en cours est le « plan vélo » ; dans ces conditions, il est normal que le sujet « voie souterraine » échappe aux radars de la Ville puisqu’aucun vélo n’est appelé à y circuler !

Comme si par sa complexité, le site Maine-Montparnasse échappait aux logiques d’action sectorielles de la Ville. Pour être correctement abordé, ce site exige que soit démontée la mécanique qui en a permis la création.

 

L’effacement de la Ville

Pourtant, à certaines occasions, la Ville sait procéder autrement et prendre la distance qui s’impose. Pour traiter un sujet complexe tel que les abords de la tour Eiffel, la Ville fait établir dans un premier temps un schéma directeur qui servira dans un second temps de base pour définir le programme des actions à mener.

À quoi servirait un schéma directeur – ou une démarche similaire – dans le cas de la tour Montparnasse ? À établir un diagnostic partagé sur les dysfonctionnements et les enjeux stratégiques du site. À délimiter le périmètre du projet à traiter, en incluant des éléments qui peuvent sembler aujourd’hui périphériques mais dont les dysfonctionnements actuels sont à apporter à la logique de l’opération initiale (on pense au centre commercial Gaîté). À être force de propositions quant au traitement de la voirie (rétablir l’avenue du Maine et sa déclivité, y faire circuler des bus ?), à l’aménagement des espaces urbains (édifier une façade sud pour la place du 18-juin-1940 ? reculer au contraire le front urbain ?). À établir un plan d’actions à mener. À évaluer les postes de dépenses et les postes de recettes (cession de droits à construire, participation des constructeurs). La conséquence la plus tangible pour la tour serait peut-être une réflexion quant à sa base : celle-ci pourrait être élargie et venir présenter une façade le long de l’avenue du Maine rétablie, créant un « alentour » de la tour, selon l’expression de Jean Nouvel utilisée pour la tour qu’il a conçue à Boulogne-Billancourt, un « alentour » qui rappellerait certains socles de gratte-ciel new-yorkais ou encore le bandeau présent aujourd’hui à l’angle de la rue du Commandant-René-Mouchotte et de l’avenue du Maine.

Avec une démarche de ce type, le cahier des charges de la transformation de la tour se complète, se complexifie, articule les problématiques architecturales et urbaines, et fait de cette transformation un maillon essentiel dans la transformation du site. Dépourvue d’une telle démarche, la transformation se réduit au simple « relookage » d’un immeuble-objet isolé de son contexte, à une approche superficielle et esthétisante, à l’application d’une nouvelle peau et d’un nouveau chapeau.

Certes, les promoteurs du projet affirment que la transformation de la tour n’est que la première pierre de celle, globale, du site, et il faut rappeler ici que, à l’origine de sa démarche, en 2015, l’EITMM, le syndicat des copropriétaires, avait appréhendé le site dans son ensemble, prévoyant notamment une extension du centre commercial et la construction de deux hôtels. Il faut rappeler également qu’un « Atelier Montparnasse » avait réuni sous l’égide de la Ville l’EITMM, Unibail-Rodamco (intervenant dans l’îlot Gaîté) et la filiale Gares et Connexions de la SNCF. À cette occasion, la Ville avait même envisagé la fermeture du passage souterrain de l’avenue du Maine. Mais, aujourd’hui, force est de constater que l’opération de la tour Montparnasse est lancée de façon isolée. Qu’est-il devenu de la dynamique de l’Atelier Montparnasse ? Pourquoi s’est-elle étiolée ? N’assiste-t-on pas là encore à l’effacement de la Ville, qui se repose de plus en plus sur les initiatives privées comme l’a montré le concours « Réinventer Paris » ?

 

L’urgence comme excuse

Du point de vue esthétique – le seul qui soit laissé au public de l’exposition du Pavillon de l’Arsenal, faute d’une approche approfondie du site –, le concours a sans doute conduit à sélectionner une bonne proposition. Ceux qui rêvaient d’une tour plus légère, plus aérienne, moins oppressante, moins monolithique, une tour jouant à tu et à toi avec les nuages du ciel parisien, ceux-là seront satisfaits. Mais, en transformant l’objet-tour en dehors de son contexte urbain, on gâche une chance de transformer ce dernier, de mener de façon coordonnée des chantiers complexes, on investit d’importants budgets à côté d’infrastructures et d’espaces publics anachroniques laissés tels quels et dont l’aménagement aurait peut-être conduit à d’autre choix pour la tour et à la création d’une véritable dynamique économique.

Pour justifier la démarche adoptée par l’EITMM et approuvée par la Ville, on évoquera l’urgence. Mais l’argument d’être prêt pour les Jeux Olympiques ne peut justifier que l’on aborde mal les problèmes ! Et l’on rappellera que le premier schéma directeur pour le désamiantage et la modernisation de la tour date de 2005, schéma qui avait conduit à des travaux en site occupé, avec des risques sanitaires avérés, pour une somme de 250 millions d’euros. On évoquera également l’autonomie, la liberté des copropriétaires. Mais l’argument n’est pas si clair que cela2. L’intérêt d’un schéma directeur n’est-il pas justement d’orienter et d’inciter les acteurs, d’organiser, de réguler leurs actions dans un cadre temporel concerté, en jouant si besoin est de toutes les injonctions qui sont à la main de la puissance publique lorsqu’il s’agit d’établissements recevant du public ?

Rien n’est cependant perdu et l’on rêve de lire demain un panneau avec le message suivant, exprimé avec les mots que la Ville aime tant employer et qu’on lit sur certaines places de la capitale : « Ici, un collectif – composé d’architectes, d’urbanistes, de paysagistes, d’ingénieurs, de sociologues, d’artistes, de graphistes, de constructeurs, d’associations d’insertion – accompagne la Ville pour inventer, co-élaborer et co-construire avec tous ceux qui le souhaitent le nouveau site Maine-Montparnasse. »

 

 


Lisez la suite de cet article dans : N° 259 - Décembre 2017

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