Trente ans après : la présence du passé

Rédigé par Valéry DIDELON
Publié le 01/10/2010

Article paru dans le d'A n°194

En septembre 2008, au moment précis où s'inaugurait dans l'euphorie bâtisseuse la Biennale d'architecture de Venise, la banque américaine Lehman Brothers faisait faillite. La grave crise financière puis économique qui s'en est suivie a calmé depuis les ardeurs des maîtres d'œuvre et d'ouvrage à travers le monde entier. Rien d'étonnant donc à ce que le rendez-vous vénitien soit cette année moins placé sous le signe de l'optimisme de la volonté que sous celui du pessimisme de l'intelligence. Et en la matière, ce sont un architecte néerlandais, un collectif belge, un petit pays du golfe Persique et une agence indienne qui ont retenu notre attention. 

« Preservation »

C'est peu dire que Rem Koolhaas s'est imposé ces dernières années comme un infatigable propagandiste de la modernité, au sens beaudelairien du terme s'entend. À travers ses projets, réalisations et écrits, il fustige en effet tous les conservatismes et s'efforce, pour reprendre les mots du poète, de « dégager de la mode ce qu'elle peut contenir de poétique dans l'historique, de tirer l'éternel du transitoire ». C'est donc avec surprise, un peu de méfiance peut-être, et en tout cas beaucoup de curiosité qu'on le voit aujourd'hui proposer à Venise une exposition sur le thème de la Preservation, de la protection du patrimoine.

Le propos de Rem Koolhaas est le suivant : la préservation de l'architecture et de la ville ne doit plus être considérée comme l'antithèse de la modernisation et du développement, mais ces deux forces doivent au contraire entrer en synergie lorsque cela est possible. Prenant la suite de ceux qui, comme Robert Venturi, ont dès les années soixante montré que l'architecture existante – ordinaire autant qu'extraordinaire – est une ressource et non un fardeau, Rem Koolhaas assure que le passé est un moteur du futur et que symétriquement, l'architecture de demain doit être envisagée comme un patrimoine en devenir ; le tourisme est ici en point de mire.

L'architecte illustre son propos dans l'exposition avec de nombreux projets de l'OMA qui, depuis une quarantaine d'années, témoignent effectivement d'un souci constant de préserver autant que de construire le réel. Il souligne qu'à plusieurs reprises, la meilleure solution a même été pour lui de ne rien faire et de tirer simplement parti du déjà-là : les projets pour l'aéroport de Zurich en 1995, ou pour Zeche Zollverein en 2006. Il montre qu'en d'autres occasions, c'est en instaurant un dialogue, parfois conflictuel, entre l'ancien et le nouveau qu'il lui a été possible d'être véritablement moderne : projet à Mouthier-Haute-Pierre en 1994 et projet de Largo Isarco pour la Fondation Prada en 2008.

Ce qui préoccupe aujourd'hui Rem Koolhaas, c'est la dislocation du temps qu'entraînent les mouvements de protection à l'échelle mondiale, lesquels répondent de manière autiste à l'entreprise sans précédent d'effacement de certaines parties de l'Histoire récente ; la démolition du Palast der Republik à Berlin est pour lui un cas d'école. N'en déplaise à ceux qui l'ont depuis longtemps taxé de libéral cynique, l'architecte néerlandais s'inquiète ainsi de la destruction actuelle de l'architecture des Trente Glorieuses, porteuse à son sens d'un projet social irremplaçable. Il s'interroge finalement : que faut-il protéger exactement ? selon quels critères ? comment protéger sans figer ? comment protéger en respectant les différentes cultures ? que faire du patrimoine le plus récent ?

Rem Koolhaas n'a pas complètement tort de dire que depuis la première Biennale d'architecture organisée en 1980 sous le titre « La présence du passé », peu d'attention a été accordée à la question de la préservation de l'architecture et de la ville. Il exagère en revanche lorsqu'il se présente, à la suite de Ruskin et de Viollet-le-Duc, comme le seul qui réfléchisse aujourd'hui au sujet. Il ignore, ou feint d'ignorer, le travail considérable qu'effectuent architectes et historiens au sein d'organisations non gouvernementales (Unesco, Icomos, etc.) ou au service des États. Il ne mentionne pas non plus les maîtres d'œuvre – peu nombreux il est vrai – qui théorisent et pratiquent aujourd'hui de nouvelles manières de protéger le patrimoine. À titre d'exemple, on peut ici évoquer le travail de David Chipperfield : à travers la reconstruction du Neues Museum de Berlin, il a récemment livré un très convaincant manifeste de l'anti tabula rasa1.

 

Usure et usage

L'intérêt de Rem Koolhaas pour le déjà-là, qui tranche profondément avec les appels un peu vains au dépassement de l'architecture entendus lors de la précédente Biennale en 2008, trouve cette année à Venise un écho stimulant dans le pavillon belge. À l'issue d'un appel à idées – une procédure que d'autres pays gagneraient d'ailleurs à expérimenter –, c'est le collectif Rotor qui propose une exposition sur le thème de l'usure et de l'usage. À travers l'accrochage de fragments de matériaux industriels récupérés et plusieurs textes rassemblés dans un petit catalogue, le groupe nous montre que les traces d'usure sont les manifestations dans le présent des usages passés d'un objet, d'une architecture ou d'un paysage. Plutôt que d'effacer ces traces en les remplaçant par du neuf, ou de les sacraliser par le biais d'une esthétique de la ruine, Rotor suggère qu'elles pourraient faire l'objet d'une négociation et être prises en compte dans le cadre d'une reconfiguration des usages. Accepter l'usure des matériaux et en tirer parti, ce serait inscrire véritablement l'architecture dans la durée, nous expliquent les jeunes tribologues bruxellois2.

Mieux : selon Rotor, l'usure entraîne à son tour l'usage et joue en ce sens un rôle social. Dans un bois, chacun tend en effet à emprunter les sentiers déjà foulés, de la même manière qu'un objet patiné invite à ce que l'on s'en serve et qu'un édifice ancien jouit souvent d'une forte aura, y compris auprès des architectes qui construisent du neuf. L'usure est en cela un signe de reconnaissance culturelle, mais aussi la garante d'une bonne fonctionnalité. C'est ainsi que pour Rotor, les traces du passé se présentent comme des garanties pour l'avenir. On le voit, ce discours sur l'usure porte en lui une critique implacable de la nouveauté, une qualité chérie par la plupart des architectes et designers. Il interroge le rôle – réduit ? – que peuvent jouer les uns et les autres dans la transformation du réel, au moment précisément où s'épuisent les matières premières. La contribution de Rotor à cette Biennale de Venise marque une nouvelle étape dans le travail du groupe bruxellois sur la réutilisation des matériaux industriels et dans sa réflexion sur les stratégies d'éco-conception.

La « beauté mystérieuse » du grand morceau de moquette élimée, des panneaux de particules rayés et de la rambarde d'escalier décatie qui sont exposés dans le pavillon belge renvoie ainsi directement aux collages de l'OMA présentés dans le Palazzo delle Esposizioni. Le message est clair : désormais, la modernisation de notre environnement passe peut-être davantage par la préservation que par la consommation boulimique des ressources naturelles et culturelles.

 

De part et d'autre de la mer d'Oman

On retrouve un questionnement semblable dans le pavillon du royaume du Bahreïn, présent pour la première fois à la Biennale de Venise. Confronté à un développement économique fulgurant, ce petit État insulaire du golfe Arabo-Persique voit en effet s'éroder progressivement sa culture ancestrale liée à la vie maritime, au profit d'une culture urbaine des plus génériques. Ainsi, les nombreuses cabanes faites de bric et de broc, installées sur pilotis le long du littoral et dans lesquelles les Bahreïnis ont coutume de passer leur temps libre, sont en train de disparaître les unes après les autres sous le coup de l'avancée des terres. Trois d'entre elles ont été transportées jusque dans les Arsenaux de Venise. À l'intérieur, les visiteurs peuvent visionner de courts films dans lesquels les habitants témoignent de leur aspiration au développement, et en même temps de leur attachement aux traditions. On s'interroge : la modernisation du front de mer de Bahreïn est-elle absolument incompatible avec la protection de ce patrimoine bâti, fragile et ordinaire ? Ne se joue-t-il pas là un drame dont le dénouement inéluctable entache les progrès accomplis ? L'exposition conçue par Noura Al Syeh et le Dr. Fuad Al Ansari brille par son intelligence critique comme par sa matérialisation puissante, à mettre au crédit de l'architecte suisse Harry Gugger. Elle s'accompagne d'un passionnant catalogue dans lequel sont documentés à travers nombre de photographies, de cartes et dessins, les enjeux de l'urbanisation rapide du royaume.

L'autre réflexion réjouissante sur les rapports complexes entre modernisation et préservation vient de l'Inde. L'agence Studio Mumbai investit ainsi l'Arsenal avec un vaste atelier dans lequel sont présentés des fragments d'édifices à échelle 1, des matériaux de construction, des assemblages, des maquettes, etc. Plus qu'une exposition de projets ; il s'agit d'une immersion dans un processus expérimental – au sens non galvaudé du terme – de fabrication de l'architecture au jour le jour. Bijoy Jain et son équipe s'efforcent en effet depuis 2005 d'articuler le travail d'architectes parfois formés à l'étranger avec les savoir-faire des artisans ancrés dans une tradition constructive séculaire et dans un territoire bien particulier. Studio Mumbai, dont l'œuvre commence à être publiée à travers le monde entier, propose ainsi un éloge de la lenteur et de la méticulosité. Une attitude qui tranche avec la frénésie et l'approximation qui caractérisent bien des constructions contemporaines.

Ces deux contributions venues de Barheïn et d'Inde font ainsi écho aux propos de Rem Koolhaas. Elles nous montrent aussi que l'Occident n'a plus le monopole de la pensée critique et que les architectes de ces pays en voie de développement accéléré font preuve de lucidité, d'intelligence et de sensibilité. Les uns et les autres ont d'ailleurs été récompensés pour cela, à l'occasion de cette passionnante Biennale d'architecture de Venise. Sur les bords de la lagune, le sens est cette année de retour, tandis que s'éloignent quelque peu les faux débats et les luttes d'ego habituelles. On s'en réjouit et l'on espère que cela augure d'un renouveau durable.

 

Notes

1. Voir D'architectures n° 185, octobre 2009.

2. La tribologie est la science des frottements.

 

Exergues

Pour Koolhaas, le passé est un moteur du futur et l'architecture de demain doit être envisagée comme un patrimoine en devenir.

Accepter l'usure des matériaux et en tirer parti, ce serait inscrire véritablement l'architecture dans la durée, nous explique le collectif Rotor.

Désormais, la modernisation de notre environnement passe peut-être davantage par la préservation que par la consommation boulimique des ressources naturelles et culturelles.

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