Une brève histoire de l’isolation (5/10)

Rédigé par Hubert et Milo LEMPEREUR
Publié le 24/02/2017

Article paru dans le d'A n°251

Episode 5/10 : Sous le soleil de Corbu, ou la tentation d'une neutralisation universelle des phénomènes climatiques.


Nous voici parvenus au mitan du feuilleton. Lors des épisodes précédents, nous avons d’abord suivi la nouvelle économie architecturale apparue au cours du XVIIIe siècle, qui voit le foyer de la cheminée être peu à peu délaissé, et l’enveloppe des bâtiments muter vers un état paradoxal, à la fois davantage clos et transparent. Au centre de cette histoire, impavide, se tient un corbeau.

La scène rapportée par André Wogenscky est très cinématographique. En 1951, sur le tarmac de l’aéroport du Bourget, Le Corbusier, de retour du site de la future Chandigarh, annonce à son collaborateur incrédule renoncer à profiter de l’occasion qui lui est donnée d’y éprouver son modèle pourtant supposé universel de « ville radieuse » formalisé depuis 1935, au profit d’une autre ville, à inventer. En l’occurrence, l’urbanisme de la capitale du Pendjab sera soumis à une « grille climatique », confiée au jeune Iannis Xenakis, et conçue sous les auspices d’un des plus célèbres thermiciens du moment, André Missenard. C’est que, sur place, Le Corbusier s’est rendu compte d’un fait déterminant : « Tous les soirs les hommes et les femmes prennent un lit pliant sur leurs épaules et sortent pour dormir dehors.1 » À en croire « Wog », en ce genre d’occasion le maître lui affirme : « L’architecture ! Je m’en fous », soutenant vouloir avant tout rendre « le logis de l’homme » à ses « conditions de nature », c’est-à-dire abandonner le style et assujettir l’architecture au bonheur de l’homme et à la « biologie ».

Pour mesurer la sincérité de cet engagement, il est précieux de revenir à Charles-Édouard Jeanneret, et à ses premiers pas jurassiques et lémaniques. L’on constatera alors que, des hauteurs recluses de La Chaux-de-Fonds, le futur Le Corbusier emporte avec lui en France – entre autres – la longue tradition des doubles-fenêtres, ce qui atteste précocement d’une attention au milieu proche de celle qu’il manifestera bien plus tard à son retour d’Inde. Comme le souligne déjà Marin Laracine, auteur en 1852 d’une Description pittoresque et critique de La Chaux-de-Fonds, la vaste double-fenêtre y était d’usage courant, notamment dans les appartements locatifs où se pratiquait l’horlogerie à domicile, qui nécessite des locaux à la fois bien éclairés et bien chauffés, loin de la solution atavique de petites fenêtres dans des murs épais, de la bougie et du feu de cheminée.

Dès 1916, Charles-Édouard Jeanneret renouvelle ce modèle avec la villa Schwob. Élevé en double hauteur et chauffé en son sein, l’ensemble vitré en deux couches du séjour est surtout exceptionnel par ses dimensions, 5 mètres par 6. Il préfigure ainsi à la fois le « pan de verre » et le « mur neutralisant », deux fondamentaux à venir du projet corbuséen.

Arrivé en France l’année suivante, Charles-Édouard Jeanneret semble de prime abord se contenter d’adopter le rêve un peu béat d’une architecture prophylactique, qui y anime le logement social naissant. Beaucoup a été déjà dit des prétentions scientifiques contestables qui conduisirent à l’axe héliothermique est-ouest, tel que formalisé par Augustin Rey en 1928, et à son usage brouillon par Le Corbusier, qui s’en est emparé aussi bien en stratège qu’en poète2. Ce qui paraît incontestable, a minima, c’est que Le Corbusier partage sans réserve avec son époque son amour des grandes surfaces vitrées. S’il reconnaîtra s’être fourvoyé avec les frêles façades en simple vitrage de 4 mm et briques de verre Nevada du 24, rue Nungesser-et-Coli à Boulogne-sur-Seine (1931), qui passe pour le premier immeuble de logements à façade entièrement vitrée au monde, ce sera pour mieux mettre en avant des solutions qui se sont d’autant plus rapidement imposées à lui qu’il les avait déjà imaginées pour d’autres projets dans la continuité du filon entamé à la villa Schwob.

Ainsi, par exemple, en 1925, il dessine une solution séduisante pour la villa Meyer à Neuilly-sur-Seine. Dans cette maison sans combles « puisqu’on y mettra un jardin, un solarium et une piscine », le salon s’éclaire à travers une grande baie, composée de deux vitrages disposés de façon à constituer « une serre-chaude qui d’un coup neutralise la surface refroidissante du verre : là, des grandes plantes bizarres, qu’on voit dans les serres des châteaux ou des amateurs ; un aquarium, etc.3 ». Cette double-fenêtre en forme de serre chauffée, qui agrège toute la préhistoire de l’isolation, ne sera pas concrétisée. En revanche, simultanément à la livraison de l’immeuble de Boulogne-sur-Seine, Le Corbusier édifie sa « maison de verre » genevoise, largement plus performante (comme on dit désormais) en matière énergétique : en chantier entre 1931 et 32, l’immeuble Clarté dispose de pans de verre intégrant des doubles-vitrages et même un dispositif de rupture de pont thermique.

Il est donc partiellement inexact de considérer, comme le fait Banham dans L’Architecture de l’environnement bien tempéré que, pour l’architecture corbuséenne de ces années, « les murs avaient été réduits à n’être plus qu’une notion venant remplir les interstices de l’ossature sans masse ni substance, et les avantages de ces dernières – capacité thermique, isolation de la chaleur, intimité visuelle, isolation acoustique (…) avaient tous été sacrifiés ». Il semble en effet que, bien avant ces dates, il ait eu conscience des difficultés qu’il devait affronter dans la voie de l’ossature, de la façade libre et du pan de verre.

Il est certain, par contre, que le comportement et la possibilité d’existence même des bâtiments appelés de ses vœux par Le Corbusier tiennent à sa croyance en la puissance du contrôle mécanique des ambiances, alimentée tout de même par nombre des meilleurs spécialistes de l’époque qui l’ont accompagné dans ses expérimentations. Frank Lloyd Wright – aujourd’hui désigné comme un précurseur majeur de l’architecture bioclimatique – affirmait d’ailleurs lui aussi en 1930, avec une candeur similaire à celle de son homologue franco-helvétique : « C’est la machine qui permet d’expérimenter les nouvelles possibilités exceptionnelles du verre – une nouvelle expérience que les architectes d’il y a quelques siècles (…) auraient considérée comme magique.4 » En matière de machinisme, enfin, notre début de XXIe siècle n’a guère évolué en rendant quasi incontournables ventilation double-flux et dispositifs de régulation automatique…

Ainsi, lorsqu’à partir de 1927 Le Corbusier sollicite le secours de Gustave Lyon (1857-1936), c’est au partisan d’une approche scientifique des ambiances qu’il s’adresse. Ce polytechnicien et ingénieur des Mines est un expert international de l’acoustique des grandes salles d’audition, de cinéma et de concert, mais aussi de leur « respiration » en circuit fermé. Au calcul acoustique, fer de lance de Lyon qui entend supplanter l’approche empirique en vigueur5, s’adjoint en effet logiquement la réflexion sur la ventilation et la climatisation d’espaces nécessairement hermétiques.

Animés d’une admiration réciproque, Lyon et Le Corbusier entament leur collaboration en 1927 sur le projet d’aménagement de l’École française de rythmique et d’éducation corporelle à Paris, puis sur la grande salle d’assemblée de la Société des Nations à Genève. Fort de ce soutien, Le Corbusier affirme en 1929, ni plus ni moins, être parvenu à « fixer les modalités formelles d’une nouvelle économie du bâtiment sous toutes latitudes et pour tous besoins, en conjuguant éclairage, chauffage, ventilation, structure et esthétique6 ». Il imagine ainsi produire et faire circuler à l’intérieur des bâtiments, par un jeu de ventilateurs, un « air pur », constamment « à 18 degrés », « d’une humidification conforme aux besoins de la saison7 ». Cet « air exact », dérivation de l’air conditionné désormais bien maîtrisé outre-Atlantique et étrenné par Lyon à la salle Pleyel (1924-1927), conserve sa température malgré les variations climatiques extérieures, du fait de façades conçues comme une double membrane, vitrée ou non, dans laquelle est diffusé de l’air chauffé ou refroidi : c’est le « mur neutralisant ».

C’est ainsi qu’en 1929-1930 Lyon conduit pour le Centrosoyouz de Moscou l’étude du « chauffage d’un local par circulation ascendante d’air entre deux parois de verre verticales séparant le local de l’air extérieur8 ». Il fait prolonger les calculs, qu’il estime apparemment satisfaisants, par des essais réalisés dans les laboratoires de Saint-Gobain pour les besoins du projet de la Cité de Refuge de l’Armée du salut9. Le résultat des essais était prévisible : les déperditions sont importantes et le système encore plus dispendieux que le chauffage intérieur du même local doté de simple vitrage ! Néanmoins, le procédé deviendrait intéressant si l’on ajoutait un vitrage supplémentaire côté extérieur de la double paroi vitrée, avec une couche d’air immobile. En ce cas, le dispositif vaudrait surtout pour son confort, le « mur neutralisant » faisant profiter pleinement les occupants du bâtiment de son rayonnement, en sus de son isolation.

Le Corbusier ne parviendra à mettre en œuvre, ni à Moscou, ni à Paris, ce dispositif qui l’aurait conduit à une neutralisation universelle des phénomènes climatiques, et donc au règne de l’isolation moderne. Lorsque, dans les années qui suivent, André Hermant, disciple de Perret et admirateur de Le Corbusier, se livre à un inventaire des procédés d’isolation et de chauffage dont il est un des meilleurs connaisseurs parmi les architectes de sa génération, il n’omet pas le mur neutralisant et souligne ses promesses, déplorant – déjà – à quel point les calculs mésestiment les effets du rayonnement et l’importance de la température résultante ou ressentie10.

Le Corbusier ne suggère pas autre chose lorsque, dans un courrier de 3 décembre 1951, il consulte Missenard sur la mission d’établissement de la « grille climatique » de Chandigarh, qu’il souhaite établir pour répondre réellement et en profondeur aux « lois de l’hygiène (de tout autre nature que nos réglementations conformistes et fruits de tous les compromis) ». La prise en compte de la réalité physiologique contre la norme ou l’habitude permet à Le Corbusier de dépasser sa fascination première pour le caractère « conforme », « exact » ou « impeccable » du calcul, et pour l’abstraction du climat intérieur unique, abstraction dont on a pu, à raison, lui faire procès, mais qui semble encore tenir lieu de projet pour nos sociétés contemporaines.

Comme le soulignait l’exposition Le Corbusier tenue en 2015 au Centre Pompidou, c’est dans le primat des « mesures de l’homme » que se résout le paradoxe de la formulation conjointe du « jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière », de la « machine à habiter » et des « conditions de nature ». Ainsi le Corbusier aurait voulu des amphithéâtres de « forme orthophonique » dessinés avec Lyon, qu’ils parviennent au point où « le calcul rejoint les lois du monde », ouvrant à « une splendeur très semblable à celle des formes de la nature11 ».

Évidemment, parvenu à ce stade, on ne peut que souligner à quel point le « bio-sociologisme » de Le Corbusier est ancien et prend source dès 1920 auprès, par exemple, du docteur Pierre Winter (1891-1952), intime compagnon des aventures de L’Esprit nouveau puis de Plans, Prélude et de L’homme réel, et auteur en 1936 d’un texte dithyrambique intitulé « Le Corbusier, biologiste, sociologue12 ». Lié aux mouvements « non conformistes », voire ouvertement fascistes français, zélateur de l’éducation corporelle et de la régénération morale de la société, Winter est voisin de Le Corbusier rue Jacob, puis rue Nungesser-et-Coli, grâce à un prêt consenti par l’architecte. Il sera de tous ses combats. Il prend notamment la tête en 1942 de la section santé de l’ASCORAL (l’Assemblée de constructeurs pour une rénovation architecturale, animée par Wogenscky) dans laquelle il entend simultanément répondre au « besoin d’air pur à une température et une hygrométrie données », mais aussi et surtout prévenir des « dangers de l’artificiel ». Dans le prochain et sixième épisode de ce feuilleton, l’on suivra l’irruption de ce thème nouveau dans la théorie de Le Corbusier. Ou comment ses réflexions sur « les conditions de nature », poursuivies notamment durant l’Occupation, trouveront à se déployer à la Libération, avec l’incorporation et la préfabrication de procédés d’isolation.

 

Prochain épisode : le confort intégré.

 

1. A. Wogenscky, « le Corbusier : voyage à travers la pensée », in André Wogenscky, raisons profondes de la forme, p. 160.

2. Théorisé par Rey dans La science des plans des villes en 1928, il est repris notamment au CIAM de Bruxelles en 1930, et suivi par Le Corbusier avec bien peu de rigueur, jusque grosso modo aux années 1940. Cf. D. Siret, « Soleil, lumière et chaleur dans l’architecture moderne : excursions dans l’œuvre de Le Corbusier », halshs.archives-ouvertes.fr.

3. Courrier à Mme Meyer, octobre 1925, Fondation Le Corbusier. L’italique est de nous.

4. Cité par M. Angrisani, « Les innovations architecturales de F. Ll. Wright », in Frank Lloyd Wright – Dessins 1887-1959, Centro Di - ENSBA, Paris, 1977.

5. S. Texier, « Gustave Lyon. Architecture et acoustique, du Trocadéro à Pleyel », AMC, février 2001.

6. R. Lhote, « La maison de verre de MM. Le Corbusier et Jeanneret et le mur neutralisant », Glaces et verres. Revue technique, artistique, pratique, août-septembre 1932.

7. Cf. sa conférence de Buenos Aires en 1929, puis Précisions sur un état présent de l’architecture et de l’urbanisme en 1930.

8. Voir fonds d’archives G. Lyon, notes de M. Krug-Basse.

9. L’expérience est rapportée par J. Le Braz dans : « La transmission de la chaleur à travers le verre. Des idées nouvelles sur le chauffage des habitations », Glaces et verres, op. cit.

10. Cf. ses notes sur l’isolation et le chauffage dans son fonds d’archives, et les nombreux dossiers consacrés à ces sujets dans Techniques et architecture à partir de 1941.

11. Œuvre complète. 1929-1934, p. 134-135.

12. Œuvre complète. 1934-1938, p. 13-15.



Autoportrait en corbeau avec noeud papillon.

Extrait d’un dessin de 1952 : « Construction d’une capitale au Punjab. Chandigarh. Portrait de famille des responsables de la réussite de l’entreprise ». L’OEuvre complète, 1965-1969.

 

Le séjour de la villa Schwob (1916) et son proto-« pan de verre neutralisant ».

© Cemal Emden

Ci-dessus : séjour du premier projet de la villa Meyer et sa « serre chaude qui d’un coup neutralise la surface refroidissante du verre ». Extrait d’un courrier d’octobre 1925 de Le Corbusier à Mme Meyer. L’OEuvre complète. 1910-29.

 

Ci-contre : coupe du dispositif d’essai du mur neutralisant, réalisé au sein des laboratoires

de la Compagnie de Saint-Gobain, et cliché montrant l’introduction de neige carbonique dans la chambre froide et le tableau de thermomètres. Glaces et verres, août-septembre 1932.

 

« La maison à respiration exacte. Explication du principe », dessin de 1929, repris dans Précisions sur un état présent de l’architecture et de l’urbanisme.

 

Ci-dessous : « Mettre les techniques modernes au service d’une architecture vraiment humaine », dessin tiré de l’ouvrage De la fenêtre au pan de verre dans l’oeuvre de Le Corbusier, publié par la compagnie des Glaces de Boussois en 1962.


Lisez la suite de cet article dans : N° 251 - Mars 2017

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