Une brève histoire de l'isolation 8/10

Rédigé par Hubert LEMPEREUR
Publié le 26/06/2017

Incendie monstre de l’usine de styrène et de polystyrène de Monsanto à Texas City en 1947.

Article paru dans d'A n°255

Épisode 8/10 : Chronique d'avant la fin du monde


L’épisode précédent a laissé l’isolation aux mains de Dow Chemical et d’autres géants de la chimie. Aux logiques dominantes d’incorporation architecturale des années 1930 et de la Reconstruction se substitue l’extension du domaine du revêtement, de l’emballage et du jetable : avec l’apport déterminant de l’industrie de guerre, l’isolation se livre sans retenue à la société de consommation.

Si l’on réduit souvent l’architecture de ces années à sa thermique dispendieuse, elle est tout autant celle de l’essor vertigineux de ces isolants synthétiques qui, aujourd’hui promus vecteurs incontournables de la « transition énergétique », ne trouvent à l’époque pas toujours grâce aux yeux des premiers mouvements écologistes et de la contre-culture.


En France, la plupart de ces nouveaux produits sont d’abord importés. Les mousses de polyuréthane sont ainsi un polymère découvert en 1937 par Bayer, créateur également, entre autres, du polycarbonate en 1953. À la Libération, suite au démantèlement du conglomérat IG Farben, auquel le IIIe Reich devait tant1 et auquel appartenait Bayer, les industries anglo-saxonnes ont un temps la mainmise sur ces mousses. L’américain Allied Chemical les commercialisera en France sous les noms de marque Plaskon et Ofaci, tout comme le britannique Imperial Chemical Industries, avec ses marques Daltolac pour le polyester et Suprasec pour l’isocyanate. Quant au polystyrène – découvert vers 1930 par un autre vétéran d’IG Farben, BASF, suivi par l’américain Dow Chemical en 1937 –, les mousses en sont développées dans l’immédiat après-guerre aux États-Unis. Ainsi que, juste retour de choses, en Allemagne de l’Ouest, lorsque s’engage le miracle du relèvement de son économie et de son industrie. Produit phare élaboré en 1951 par BASF, le Styropor est par exemple fourni aux industriels français sous forme granulaire, à charge pour eux de l’expanser pour donner des matériaux isolants aux configurations et usages très variés : Isocolor, Frigolit, Sipror, Porexpan, Marcotal, Stisol, Polystil, etc. L’industrie française se rendra progressivement capable de produire elle-même ses granulés expansibles au cours des années 1960. Le Styropor et ses cousins ou dérivés tirent avantage de leur extrême légèreté. Ils s’imposent d’abord comme le plus économique des matériaux d’emballage pour les transports par terre, mer ou avion. Résistants, jetables, supposés neutres et donc hygiéniques, ces emballages sont par exemple directement intégrés dans le processus de conditionnement des poissons dès le pont et les cales des navires de pêche. Rapidement, les compagnies historiques de verrerie, déjà ouvertes à l’isolation via la fibre de verre, se rapprochent de la recherche sur les polymères. Dès 1953, Boussois coproduit en France et commercialise le polystyrène « Lustrex » de l’américain Monsanto2, notamment sous forme de carreaux de revêtement intérieur.


« Rapidement, les compagnies historiques de verrerie, déjà ouvertes à l’isolation via la fibre de verre, se rapprochent de la recherche sur les polymères. »


« Il n’y aura bientôt plus un domaine du bâtiment qui ne soit investi, acculturé et in fine vampirisé par l’industrie chimique. »


Il ne s’agit pas seulement pour ces fabricants d’enrichir une panoplie déjà très fournie : la chimie de synthèse s’insinue dans l’ensemble de leurs productions, y compris les plus traditionnelles. Par exemple, les laines isolantes d’Isover Saint-Gobain sont révolutionnées par les résines synthétiques d’imprégnation qui en améliorent la pose, la tenue et les performances. Naguère minérales, ces laines sont désormais hybrides. Tout comme pour le textile, l’alimentation, la décoration ou le jouet, il n’y aura bientôt plus un domaine du bâtiment qui ne soit investi, acculturé et in fine vampirisé par l’industrie chimique. Film connu : ce scénario du bernard-l’hermite a déjà été déroulé avec le Formica, initialement isolant électrique issu en 1913 du mariage des résines plastiques et du papier, qui se substitue in fine tout autant au mica (d’où son nom littéral en forme de programme : « for mica ») qu’au bois lui-même, envahissant les domaines de l’électricité, puis dans l’entre-deux-guerres de l’ameublement et de l’agencement. Cette contamination des modèles économiques et productifs sera lourde de conséquences pour l’architecture, entraînant la modification fondamentale de la matérialité et de la physique des bâtiments. L’Allemagne de l’Ouest, qui dispose d’une culture ancienne du revêtement voire du « vêtement » architectural, théorisée par un Gottfried Semper et illustrée par des savoir-faire avancés en matière d’enduits minéraux et organiques, met à profit sa position pionnière dans le domaine des polymères et de l’emballage alimentaire. Elle détourne presque aussitôt ses produits pour habiller les bâtiments eux-mêmes, qui, telles des denrées périssables, se trouvent emballés au sens propre. Ailleurs, l’invasion des isolants synthétiques s’opère plus progressivement, notamment en doublage intérieur. Elle accompagne le processus en cours d’allégement des constructions et de perte d’inertie du bâti. Dans les deux cas, le bâti, dont ces enveloppes imperméables à la vapeur d’eau compromettent l’équilibre hygrométrique, est privé de sa respiration et ne peut bientôt plus se passer du secours artificiel d’une ventilation mécanique dite « contrôlée ». Est enclenché un cercle vicieux, dans lequel la surtechnologie s’autonourrit, et dans lequel on confie aux industriels le soin de répondre aux problèmes qu’ils ont eux-mêmes suscités. Le phénomène est encore accentué par les logiques d’obsolescence désormais consubstantielles à leur production : en 1932, dans une Amérique marquée par le fordisme, un conseiller du président Hoover est allé jusqu’à imaginer, pour faire tourner l’industrie nationale et la sortir de la Grande Dépression, une date fiscale de péremption des objets et des bâtiments, en théorisant la « Planned Obsolescence3 »! Au-delà de l’isolation, l’architecture dans son entier pénètre, parfois joyeusement, dans l’ère du jetable. En 1957, les architectes Marvin Goody et Richard Hamilton dessinent la « Monsanto House of the Future », attraction légendaire du Tomorrowland du parc Disneyland, ouvert deux ans auparavant. Cette maison intégralement en plastique, dotée entre autres merveilles d’un proto-four à microondes, était supposée annoncer l’habitation type de 1986. De fait, le logement des années 1980 débordera de plastique, avec ses fenêtres et volets roulants en PVC, ses sols souples en lés ou en dalles, ses doublages en polystyrène, ses béquilles de porte en vinyle. Mais, au lieu de courbes futuristes, son enveloppe arborera des atours tantôt post-, tantôt néo-modernes, signe qu’en guise de « retour à l’histoire », c’est plutôt Disneyland, Monsanto et consorts qui ont gagné : dans le théâtre de leur guerre commerciale, l’architecture, ancien art de la permanence et de la transformation, est devenue un décor interchangeable, un produit, voire même un objet de consommation. Une fois n’est pas coutume, dès 1956, la France pré- cède l’Amérique, en présentant au Salon des Arts ménagers la première maison tout en plastique, commande du magazine Elle et des puissants Charbonnages de France. Dotée d’un « chauffage automatifié » et mobile au charbon, cette maison avait été pensée par ses auteurs4 comme un catalogue des « Douze plastiques ». La toute nouvelle revue Isolation se montre évidemment enthousiaste et tente dans son deuxième numéro de rassurer les sceptiques – l’Hiver 54, son froid polaire et la barbe de l’Abbé Pierre ne sont pas loin – : « Les qualités d’isolation thermiques semblent voisines de celles des meilleurs matériaux traditionnels. » Roland Barthes ne s’y trompe pas, qui saisit l’occasion pour rédiger « Le plastique », une de ses Mythologies publiées l’année suivante. Ironisant sur « ses noms de berger grec (Polystyrène, Phénoplaste, Polyvinyle, Polyéthylène) », le futur sémiologue dit voir dans ce matériau « essentiellement une substance alchimique ». Il ajoute, visionnaire : « Le plastique est tout entier englouti dans son usage : à la limite, on inventera des objets pour le plaisir d’en user. La hiérarchie des substances est abolie, une seule les remplacera toutes : le monde entier peut être plastifié, et la vie elle-même (…). » Si une telle inversion des fins et des moyens a pu advenir, c’est que, comme le rappelle Isolation, « l’industrie des matières plastiques a connu au cours des trente dernières années une expansion absolument prodigieuse à laquelle peut seule être comparée l’évolution extraordinaire des techniques nucléaires5 ». Et de fait, électricité nucléaire et isolants synthétiques justifieront quasi de pair des décennies de choix énergétiques et industriels hexagonaux. Cette politique est engagée dès le premier plan quinquennal d’investissement en faveur de l’atome (1952-1957), qui aboutit aux installations militaroindustrielles de Marcoule et Cadarache. Les exemples donnés par Jean-Louis Cohen dans son magistral Architecture en uniforme ne se résument ainsi pas aux architectes en uniforme, ni même aux découvertes et « progrès » réalisés dans les circonstances extrêmes de l’effort de guerre ou de sa préparation, mais bien à une pression constante de l’industrie qui ambitionne un contrôle toujours plus grand et permanent de la distribution de ses produits, par la norme, la commande publique et, même, au besoin, la guerre. Outre la multiplication des risques ou accidents industriels6 , et le constat émergeant des pollutions qui finissent par composer un « empoisonnement universel » des terres, de l’eau, de l’air et de nos organismes7 , les premières critiques du développement de l’isolation synthétique participent de la contestation morale et politique globale, aboutissant aux événements de mai 1968 et aux réflexions du Club de Rome. Réuni pour la première fois en avril 1968 avant d’interpeller le monde en 1972 avec un rapport intitulé « The Limits to Growth », celui-ci avait assez précisément anticipé les diffi- cultés énergétiques et climatiques avec lesquelles nous nous débattons. Sur un autre mode que les scientifiques, les politiques ou les architectes, un des meilleurs témoins est le dessinateur Jean-Marc Reiser. Acteur de l’émergence d’une contestation active de nos logiques énergétiques, il livre en effet dès le début des années 1960 des planches sur le sujet. En janvier 1971, il quitte le champ de l’évocation générale pour se pencher sur l’actualité directe – fait assez rare dans son œuvre –, résumée à la une de Charlie Hebdo par le truchement d’un retentissant : « Zob ! ». Cet autre efficace et irrévocable « petit vocable de trois lettres » est employé au plus près de son étymologie arabo-maghrébine, puisque convoqué dans la bouche d’un algérien hilare, doublé d’un bras d’honneur, alors que s’esquisse le mouvement de nationalisation du pétrole algérien, au détriment de raffineries majoritairement françaises. Reiser demeure par la suite un observateur attentif des tensions géopolitiques qui engagent en 1973 le premier choc pétrolier, consécutif à l’embargo de l’Opep dans le contexte de la guerre du Kippour. Il constate que, loin d’ouvrir à quelque alternative crédible, cette nouvelle situation ne contribue au contraire qu’à enfoncer la France « dans la merde pétrolière et nucléaire jusqu’au cou8 ». En réponse, il se fait le chantre d’une « énergie libre » profondément libertaire. Avec notamment sa « Chronique de l’énergie solaire », entamée à partir du numéro 1 de La Gueule ouverte – « le journal qui annonce la fin du monde », né en novembre 1972 sous la houlette de la bande de Hara-Kiri et de Charlie –, il construit un feuilleton à épisodes traitant le plus souvent du soleil, en lequel il voit une source illimitée et gratuite d’énergie, mais pas seulement. Fait significatif : parmi ses centaines de dessins sur l’énergie, l’écologie et l’architecture, et ses propositions hilarantes de « bricolages ignobles », aucun ne traite de l’isolation. Elle n’est ni la question ni la solution : la révolution du quotidien qu’il appelle de ses vœux à coups d’excès cathartiques tient avant tout à la non-dépendance à EDF et au nucléaire, par la simplicité volontaire, la sobriété énergé- tique, l’ingéniosité, le réemploi et le recours individuel aux énergies renouvelables. Dans le prochain épisode, l’on suivra les lectures et les pas de jeunes idéalistes, parfois architectes, vers la campagne française ou le Nouveau-Mexique, puis leur retour contrarié, sous les auspices de l’éphé- mère politique de relance par la consommation du président Mitterrand et du plus durable tournant de la rigueur de 1983.


Prochain épisode : Isoler dans un monde « conservateurlibéral-socialiste ».


1. Il existe une porosité complète entre l’appareil nazi et IG Farben, de loin la plus grande entreprise chimique de la planète, très directement liée à l’organisation de l’holocauste et à ses techniques de mort.


2. Fondée en 1901, Monsanto est initialement spécialisée dans la chimie. Rapidement, elle touche également à la pharmacie, au nucléaire, et bientôt aux biotechnologies. « L’entreprise la plus haïe de la planète » est indissociable de nombre de scandales sanitaires du siècle, avec entre autres : avant-guerre, les PCB (dont le pyralène) et la dioxine; pendant la guerre, l’uranium militaire américain; aprèsguerre, l’agent orange (produit avec Dow Chemical et déversé massivement sur le Vietnam), puis le Roundup dans les années 1970 et, enfin, jusqu’à aujourd’hui, les OGM.


3. Bernard London, L’Obsolescence planifiée, éditions B2, 2013 [« Ending the Depression through Planned Obsolescence », 1932].


4. Outre l’ingénieur Yves Magnant, l’architecte Ionel Schein et le designer Alain Richard, pionnier du mobilier en plastique, l’on retrouve deux protagonistes de notre feuilleton : le préfabricant Raymond Camus et l’architecte René Coulon, zélateur de l’isolation par le verre.


5. P. Chrissement, « Les isolants synthétiques cellulaires », Isolation, n° 23, mars-avril 1960.


6. Citons, parmi beaucoup d’autres, dès 1947, la catastrophe de Texas City, avec l’explosion du navire français SS Grandcamp et l’incendie collatéral de l’usine de styrène et de polystyrène de Monsanto. Près de 600 morts reconnus, plus de 3 000 blessés.


7. Cf. l’enquête effrayante de Fabrice Nicolino, Un empoisonnement universel : comment les produits chimiques ont envahi la planète, éditions Les liens qui libèrent, 2014.


8. La Gueule ouverte, n° 18, avril 1974.


« Est enclenché un cercle vicieux, dans lequel la sur-technologie s’autonourrit, et dans lequel on confie aux industriels le soin de répondre aux problèmes qu’ils ont eux-mêmes suscités. »


« Parmi les centaines de dessins de Reiser sur l’énergie, l’écologie et l’architecture, aucun ne traite de l’isolation. Elle n’est ni la question ni la solution. »


Lisez la suite de cet article dans : N° 255 - Juillet 2017

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