Une cour d'acteurs

Rédigé par Anne CHAPERON
Publié le 27/02/2014

Article paru dans le d'A n°224

La construction d'une salle philharmonique au bord du périphérique, dans le 19e arrondissement populaire de Paris, est un geste fort dans la capitale. Pourtant, sa réalisation paraît échapper au politique. Son mode de financement est une première : l'État, la Ville de Paris et la Région Île-de-France se partagent le budget (45 %, 45 %, 10 %). L'opération se fait hors loi MOP. La maîtrise d'ouvrage a un visage pour le moins particulier. Les tutelles en ont confié la responsabilité à la Philharmonie de Paris, une association loi de 1901 qui devrait passer en 2014 à une forme d'établissement public.

Les tutelles, comme dépossédées de leur commande et de leur contrôle, voient leur rôle réduit à celui d'un simple bailleur de fonds. D'ailleurs, on ne parle que de ça, du budget. Et de ses dérives préoccupantes dont l'architecte, la Ville de Paris, et l'Élysée seraient tour à tour rendues responsables. D'un gouvernement à l'autre, dans la fureur des municipales, empêtrées dans des questions budgétaires, les tutelles se cachent. Leur désengagement laisse trois hommes sur le devant de la scène.

Le prince : Laurent Bayle

Aucune fausse note dans le parcours du président de la Philharmonie. Jeune, il milite pour que la musique contemporaine ait ses propres outils et crée Musica à Strasbourg, le festival international des musiques d'aujourdhui. En 1986, il devient directeur artistique de Pierre Boulez à l'Ircam. Après avoir fait ses armes aux côtés de celui qui règne sur le monde musical français depuis quarante ans, il lui succède à la direction générale de l'Ircam en 1992. Il dirige la Cité de la musique depuis 2001 et la Salle Pleyel depuis 2006.


Sa Philharmonie est un lieu fédérateur au programme pédagogique ambitieux « pour que les musiques populaires et/ou alternatives côtoient les musiques savantes, et donnent une trajectoire ». Pour lui, la scène musicale française est en retard par rapport aux pays européens limitrophes : « Cette révolution a commencé dans les musées depuis le Centre Pompidou. Il était grand temps d'évoluer de la Salle Pleyel et du Théâtre des Champs-Élysées qui n'ont pas vocation, au 21e siècle, à être des modèles fédérateurs. »


En 2000, il publie un rapport défendant la nécessaire construction d'une nouvelle salle philharmonique à Paris. Il porte donc ce projet depuis quinze ans ; son inauguration, à la veille de sa retraite, sera une victoire personnelle.


Le démiurge : Jean Nouvel

En 1984, Jean Nouvel est membre du jury de l'Opéra Bastille aux côtés de Boulez ; tous deux savent que le bâtiment sera raté, et que Paris aura besoin d'une autre salle de prestige. En 1986, il remporte le concours de l'Opéra de Lyon. De 1993 à 2000, il construit le KKL, Palais de la culture et des congrès de Lucerne ; de 2002 à 2009, le Concert Hall – ou cube bleu – de Copenhague . Le concours de la Philharmonie de Paris est lancé en 2006, alors qu'il vient d'inaugurer le musée des Arts premiers. « Lorsque le projet a été lancé, j'ai trouvé ça plutôt logique d'être invité à participer », nous dit-il. Sa vision de la philharmonie se veut musicale et métropolitaine. La salle est un « outil de haute performance » ; « très précise, flexible, elle est ouverte à toutes les musiques et aux innovations à venir ». Le bâtiment entend devenir « un lieu de rencontres populaire, un objet urbain dans le parc de la Villette ».


Le sapiteur : Patrice Januel

Le directeur général de la Philharmonie de Paris tient à rester un homme de l'ombre. $Vanity Fair$ affirme que pour Nouvel, « il est le diable ». Ingénieur de formation, son nom est associé à une série de grands chantiers : Opéra Bastille (1984 à 1989), Bibliothèque nationale de France (1989 à 1991), rénovation du Centre Georges Pompidou (1995 à 2000), musée des Arts premiers. Entre la BNF et Beaubourg, il est directeur technique de Francis Soler et coordonne les études du Centre de conférences internationales de Paris (CCIP 1990 – 92, projet abandonné après trois années d'études). Le chantier du Quai Branly, qu'il dirige aux côtés de Stéphane Martin, résonne encore de ses conflits avec Jean Nouvel. Dans son rapport sur les grands chantiers culturels (décembre 2007) la Cour des comptes épingle déjà, à propos du Quai Branly, « la stratégie politico administrative visant à minimiser les estimations initiales afin d'obtenir un accord budgétaire » et dénonce une « déresponsablisation des acteurs » (sous rémunération et affaiblissement de la maîtrise d'œuvre, immixtion caractérisée). Superintendant, il y vend aux politiques un concept de $strategy management$ visant à externaliser un maximum de services généraux. De quoi écarter l'architecte de son chantier, et déplaire profondément à Jean Nouvel. Le chantier sera en partie achevé par les équipes de maintenance du musée.



Découvrez le reste de l'enquête de d'a : « Y-a-t-il un scandale de la Philharmonie ? »

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