Une histoire et idéologie de la suburbia

Rédigé par Valéry DIDELON
Publié le 13/12/2013

Suburbia : Une utopie libérale de Jean Taricat Éditions de la Villette, 2013

Article paru dans d'A n°223

Des villégiatures pour nantis dans le Londres des années 1790 aux tristes lotissements qui s'étalent aux confins actuels du Grand Paris s'étend le règne de la suburbia. Un ouvrage récent en fait le cadre de l'avènement inéluctable d'une démocratie de petits propriétaires. Réalité ou utopie ? 


Suburbia : Une utopie libérale de Jean Taricat, Éditions de la Villette, 2013. 24 x 17 cm, 157 pages, nombreuses illustrations noir et blanc, 19 euros.

C'est aujourd'hui un lieu commun de constater et de déplorer le divorce croissant entre les « élites » et le « peuple ». En matière d'architecture et d'urbanisme, l'incompréhension atteint des sommets. Tandis que les uns – élus, administratifs, techniciens, architectes, etc. – s'accordent plus que jamais sur la nécessité de construire une ville durable, c'est-à-dire dense, les gens, eux, continuent de plébisciter l'urbanisation diffuse et l'habitat individuel. Depuis la ville centre, les décideurs condamnent en permanence cette inclinaison écologiquement irresponsable et socialement débilitante. Il s'est d'ailleurs constitué depuis le milieu des années soixante une abondante littérature sur le « cauchemar pavillonnaire (1) », pour reprendre un titre récent, laquelle mêle consternation et fatalisme. Il restait à publier en langue française une histoire plus objective de ces territoires, qui permette d'en comprendre la genèse et peut-être le devenir ; c'est chose faite avec Suburbia : une utopie libérale de Jean Taricat.

Le fatalisme précisément tient au fait que l'étalement urbain (urban sprawl) est aujourd'hui encore largement perçu comme un phénomène incontrôlé et donc incontrôlable. Son chaos est opposé à l'ordre de la ville historique. Seuls le pragmatisme et la main invisible du marché semblent à l'oeuvre dans cet entrelacs d'infrastructures routières, de zones commerciales et industrielles et de lotissements résidentiels. Le plus grand mérite de l'ouvrage de Jean Taricat est de montrer qu'il en va peut-être autrement, tant la suburbia serait pleine d'idéologies, de projets et de rationalités.


L'histoire

Les trois premiers quarts du livre racontent chronologiquement le développement des formes suburbaines à travers l'Europe et l'Amérique du Nord. Il se trouve en effet que celles-ci ont une histoire, bien plus ancienne qu'on ne le croit souvent. À la suite de précurseurs anglo-saxons comme Robert Fishman (2), Jean Taricat montre en effet que la suburbia est née au XVIIIe siècle autour de Londres et de Bristol lorsque certaines résidences secondaires sont devenues principales. Nombre d'hommes d'affaires ont alors commencé à faire la navette chaque jour entre leur domicile à la campagne et leur bureau en ville. Tirant leur richesse de l'industrialisation de la métropole, ils ne voulaient pas en subir les désagréments et exposer leurs familles à ses tumultes. Ils ont alors demandé à des architectes comme John Nash de leur concevoir de petits paradis sur terre où vivre entre eux. Mais rapidement ce privilège a cessé d'en être un. Avec le développement du chemin de fer, les lotissements résidentiels se sont multipliés et sont devenus accessibles à la petite bourgeoisie, puis à la classe ouvrière. Avec les cités-jardins promues par Ebenezer Howard dès la fin du XIXe siècle, le réformisme social a ainsi remplacé l'élitisme comme principal moteur de la croissance suburbaine. Jean Taricat détaille les formes successives que prennent les lotissements en Angleterre, en France et aux États-Unis, où de la côte est à la côte ouest le développement précoce et massif du transport automobile donne son aspect quasiment définitif au paysage suburbain.


Levittown, gigantesque banlieue résidentielle du New Jersey, incarne au milieu du XXe siècle l'apothéose de la suburbia et cristallise en même temps les premières critiques à son endroit. Le paradis n'est plus ce qu'il était, faute précisément de s'être démocratisé. Les intellectuels ont beau jeu de railler l'homogénéité des constructions, la destruction de la nature que l'on colonise sans vergogne, la médiocrité des espaces publics et de la vie sociale qui s'y déploie. Peu importe, les gens votent avec leurs pieds et continuent de plus en plus nombreux à s'installer dans ces territoires, qui dépendent de moins en moins des centres-villes alors en pleine déliquescence aux États- Unis. En Europe, les tentatives d'endiguer la marée suburbaine sont des demi-échecs ; les villes nouvelles anglaises et françaises pensées dans les années cinquante et soixante par analogie avec la cité historique compacte attirent seulement une faible fraction du public visé. La planification de la suburbia s'avère très difficile.


Brièvement, Jean Taricat évoque enfin le cas un peu particulier de la « ville diffuse ». En effet, concomitamment à l'urbanisation par enclaves résidentielles se développe dans un certain nombre de territoires européens, mais pas seulement, un tissu suburbain filamenteux à base de densification des structures villageoises. Particulièrement bien documenté en Italie et en Belgique, ce phénomène, qui relève d'une multitude d'initiatives individuelles, apparaît comme l'autre grande modalité d'une suburbanisation décidément hors de contrôle.


L'idéologie

Le dernier quart du livre se présente comme une interprétation de l'histoire précédemment faite. La thèse de l'auteur est que si l'on échoue à enrayer l'étalement urbain, c'est que, contrairement à ce qu'ils en disent, les pouvoirs publics l'encouragent. En France, par exemple, tout viendrait d'une différence de vue entre le ministère de l'Équipement et celui des Finances. L'un prétend planifier rationnellement l'aménagement de l'espace, tandis que l'autre favorise l'accès à la propriété individuelle à coups d'investissements dans les infrastructures et de mesures fiscales incitatives. Jean Taricat assure ainsi qu'au moins depuis les années cinquante les politiques keynésiennes de soutien à la consommation, et donc à la production, ont fait de la suburbanisation un des principaux moteurs des économies américaines et européennes. Schizophrènes si ce n'est hypocrites, les États auraient alors progressivement délaissé la défense des droits sociaux pour promouvoir un droit au patrimoine individuel. L'auteur va plus loin encore, en y voyant la mise en oeuvre méthodique de la démocratie de citoyens-propriétaires imaginée par le philosophe anglais John Locke au XVIIe siècle. La suburbia serait ainsi l'utopie libérale réalisée.


On peut être tout autant séduit que gêné par cette thèse. À la compréhension du paysage suburbain comme chaos, elle substitue une grille de lecture totalisante qui implique un vaste dessein enfin dévoilé. Des suburbs de Houston à la campagne vénitienne, il y aurait une unique idéologie toute-puissante à l'oeuvre. L'auteur prend à juste titre le contrepied des idées reçues, mais force peut-être un peu le trait. La suburbia n'est pas aussi exclusivement le fruit de la pensée libérale, de la même manière que cette dernière s'incarne dans de tout autre forme d'agencement spatial – Robert Fishman a ainsi montré comment la bourgeoisie française a préféré l'urbanisme haussmannien à la suburbanisation au XIXe siècle. Il n'y a en réalité pas une, mais des suburbia, irréductibles les unes aux autres. Elles sont certes le produit d'intentionnalités, mais également d'innombrables circonstances, parfois hasardeuses. L'ordre complexe qui s'y déploie ne peut être saisi à travers le seul prisme d'une idéologie, aussi dominante soit-elle aujourd'hui.


1. Jean-Luc Debry, Le Cauchemar pavillonnaire, éditions l'Échappée, 2012.

2. Robert Fishman, Bourgeois Utopias : The Rise and Fall of Suburbia, Basic Books, 1987.

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