D’une pierre, deux coups : le Monolithe à Lyon Confluence — Le dolmen des dieux

Rédigé par Valéry DIDELON
Publié le 01/04/2011

Article paru dans le d'A n°199

L'agence néerlandaise MVRDV s'est fait connaître depuis le milieu des années 1990 en proposant une architecture colorée, extravagante et souvent monumentale. Il faut lui reconnaître l'invention de quelques-uns des gimmicks qui font l'architecture branchée d'aujourd'hui : les boîtes en porte-à-faux qui surgissent d'un corps de bâtiment, l'effet d'empilement des niveaux, la façade patchwork, etc. Source de bien des tubards, le travail de MVRDV est par essence médiatique, et à ce titre l'agence de Rotterdam est maintenant invitée à égayer en France les projets urbains les plus conventionnels, comme par exemple celui de Lyon Confluence. 

Cuisine française

Comme dans d'autres grandes villes françaises traversées par un fleuve, la municipalité lyonnaise entend, avec ce projet, doubler son centre-ville en aménageant d'anciens terrains industriels et portuaires délaissés, mais idéalement situés. Cette politique urbaine se pratique en fait partout en Europe, depuis déjà plus de vingt ans à Amsterdam – où MVRDV a livré en 2002 un silo de logements – et en ce moment à Hambourg, sur une très grande échelle.

À Lyon comme ailleurs, il s'agit de prendre un nouveau départ, encore un. Sur les ruines laissées par la désindustrialisation, on veut créer une ville et même une société nouvelle, qui doivent faire la part belle aux activités économiques tertiaires (services, cultures, communication, etc.), à des rapports sociaux pacifiés et améliorés et à la protection de l'environnement. Pour cela, on a décidé de recourir encore une fois à la tabula rasa, même si désormais on conserve ici et là quelques rails rouillés et une poignée de bâtiments patrimoniaux, au nom du devoir de mémoire et du respect de l'identité locale. L'horizon largement dégagé, on a créé une zone d'aménagement concertée (ZAC) pilotée par une société d'économie mixte (SEM), puis on a alloué des droits à bâtir aux promoteurs habituels.

Le plan de découpage de cet échiquier immobilier, puisqu'il en faut un, a été confié pour la première phase du projet urbain à François Grether. Cet ancien de l'Atelier parisien d'urbanisme (Apur), aujourd'hui en charge de nombre d'opérations importantes dont celle de Clichy-Batignolles, présentait ainsi sa démarche en 2006 : « Lyon Confluence sera un quartier contemporain, non pas tant dans le projet urbain en lui-même ou dans l'aménagement des espaces publics, qui restera assez traditionnel, mais plutôt dans l'architecture des bâtiments choisis. Le projet urbain posait un cadre, puis les concours d'architecture avaient pour objectif, sur chaque bâtiment, de recevoir des propositions très plurielles, à l'image de notre époque et des nombreux courants de l'architecture contemporaine.1 »

Par espaces publics et projet urbain traditionnels, il faut comprendre l'extension de la ville sur un modèle simplifié de centre historique, au gré d'une composition Beaux-Arts du parcellaire et de la voirie et d'un règlement urbain plutôt rigide. Sur un sol arasé, on trace ainsi des îlots dont la volumétrie est plafonnée indépendamment des programmes qu'ils accueillent, lesquels sont ensuite subdivisés en lots dont le rendement sur le marché de l'immobilier est optimisé. L'essentiel est ailleurs, comme le dit très clairement François Grether ; l'architecture à elle seule est censée faire la ville. La réussite ou l'échec du projet repose en effet sur quelques très gros bâtiments de 30 000 à 50 000 mètres carrés, occupés par des logements, des équipements, des bureaux ou des commerces, qui s'étendent parfois sur des îlots entiers comme dans le cas du Monolithe, de l'hôtel de région dessiné par Portzamparc ou du Pôle de loisirs et de commerces conçu par Viguier.

 

Sauce hollandaise

Le lotissement de l'îlot C du projet de Lyon Confluence a été confié au promoteur ING Real Estate associé à Atemi. L'opération, pilotée par l'architecte Frédérique Monjanel, longtemps chef de projet chez Nouvel, a été mise en œuvre à partir de 2004 sur la base d'un masterplan proposé par MVRDV. L'idée était de construire un bâtiment unique de plus de 30 000 mètres carrés de Shon, caractérisé par une mixité fonctionnelle – logements sociaux et en accession, bureaux, commerces – et obéissant aux règles de la haute qualité environnementale (HQE). Pour éloigner le spectre du grand ensemble, et peut-être dans l'espoir que la somme des parties soit supérieure au tout, il a été décidé de découper le superblock en cinq tranches orientées est-ouest et confiées à autant d'équipes d'architectes des deux pays. Le partage des tâches visait moins la variété des aménagements intérieurs que l'affichage à l'extérieur d'un éclectisme stylistique susceptible de garantir auprès du public une forme de diversité culturelle et, par transitivité, de mixité sociale. En cœur d'îlot, une vaste cour surélevée – au-dessus du parking – devait accueillir les pratiques de bon voisinage espérées.

Aussi rafraîchissants que soient les cinq revêtements de façade – aluminium perforé, bétons matricés, inox miroir, bois –, l'énorme bâtiment de MVRDV reste peu amène. Monumental, il ne véhicule aucun sens, sinon celui de faire l'original. Comme dans la périphérie madrilène où l'agence hollandaise a déjà réalisé deux superblocks de logements, la polyphonie des élévations n'atténue pas le mutisme de chacune d'elles. La masse de l'édifice se fait écrasante, notamment dans la cour centrale, grillagée de toutes parts et désespérément minérale. Les cinq tranches du bâtiment se présentent de manière identique côté est et côté ouest, confirmant l'indifférence des concepteurs à l'orientation solaire et au contexte urbain. Au-dedans, les espaces de bureaux se déploient indépendamment des expressions architecturales de façade. Quant aux appartements, dont la distribution varie peu d'un architecte à l'autre, ils se plient aux contraintes habituelles : salles de bains aveugles, petitesse des espaces, etc. Dans les pièces de vie, le percement des baies procède sans surprise de la composition des façades et non d'une réflexion sur les modes d'habitation. Les espaces intérieurs ne tiennent donc pas la promesse faite d'une architecture d'exception, en se révélant au contraire d'une grande banalité.

La visite du site et du bâtiment montre que la stratégie qui consiste à faire appel aux « meilleurs concepteurs français et européens » pour leur créativité et à promouvoir un « parti pris architectural très contemporain2 » est de courte vue. L'architecture, réduite dans le cas présent à un nuancier de matériaux tendance, est bien évidemment incapable de prendre le relais d'un urbanisme à bout de souffle. Tout invite ici à se rappeler le commentaire laconique d'un célèbre architecte qui remarquait que « notre monde est désormais dépourvu d'urbanisme. II ne reste plus que de l'architecture, toujours plus d'architecture. La séduction de l'architecture tient en sa netteté : elle définit, elle exclut, elle limite, elle sépare du "reste", mais elle consomme également. Elle exploite et épuise les potentiels qui ne peuvent finalement être générés que par l'urbanisme, et que seule l'imagination spécifique de l'urbanisme peut inventer et renouveler. La mort de l'urbanisme, notre refuge dans la sécurité parasite de l'architecture, crée un désastre immanent : de plus en plus de substance se trouve greffée sur des racines faméliques.3 »

Le projet urbain à la française, dont Lyon Confluence est une vitrine, a longtemps été présenté comme une alternative à l'extension de la ville générique ; il en est aujourd'hui à l'évidence le marchepied. Les regards se tournent donc désormais vers les architectes suisses Herzog & de Meuron, en charge de la seconde phase d'aménagement de la presqu'île : peut-être sauront-ils mieux prendre en compte les caractéristiques de ce territoire singulier.

 

Notes

1. Entretien accordé au site L'Internaute en 2006.

2. Dossier de presse réalisé à l'occasion de l'inauguration des îlots A, B et C du nouveau quartier durable de la Confluence. 

3. Rem Koolhaas, "What Ever Happened to Urbanism", in S, M, L , XL, Rotterdam, 010 Publishers, 1995, pp. 961-971. 


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