D’une pierre, deux coups : le Monolithe à Lyon Confluence — Masse et puissance

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 01/04/2011

Article paru dans le d'A n°199

Cet ensemble est à la fois unitaire et empreint d'une radicale hétérogénéité. Il semble porté par une méchanceté essentielle là où, à force de vouloir oublier la mémoire maudite de la presqu'île, la plupart des constructions finissent par ressembler aux manèges d'un improbable Coney Island déporté entre Rhône et Saône. 

Au nord de la place nautique de la Confluence, s'alignent les différentes opérations confiées à un maître d'ouvrage et à son architecte coordinateur. La fragmentation de la plupart d'entre elles laisse leurs concepteurs libres de s'exprimer dans des formes sculptées ou des dispositifs plus sophistiqués, témoignant de l'organisation des espaces d'habitation, du traitement des questions thermiques ou du dialogue avec le contexte. Le Monolithe s'affirme au contraire comme une réponse unitaire. Ses concepteurs, coordonnés par Winy Maas, n'ont pas cherché à se mettre en compétition pour proposer une masse capable de répondre par sa seule inertie à ces diverses sollicitations. La construction s'est définie à partir d'un système de règles établies collégialement et rappelant celles des jeux surréalistes comme le cadavre exquis, ou des dispositifs plus complexes mis en place par les membres d'Oulipo pour produire systématiquement de la poésie.

La masse se décompose en trois parties. Un socle entouré de commerces contient deux niveaux de parking, une réponse adéquate à la proximité de l'eau en sous-sol. Deux longs parallélépipèdes viennent ensuite se poser au-dessus. L'un, à l'est, absorbe les logements et s'échancre pour créer des porosités avec le parc assurant la liaison avec les berges de la Saône. L'autre, à l'ouest, accueille des plateaux de bureaux et fonctionne comme un bouclier acoustique protégeant le quartier des nuisances de la voie ferrée qui coupe de part en part la presqu'île. Des ponts ont été ensuite lancés entre ces deux ailes de manière à recomposer une unité et à définir trois grandes fenêtres, au nord, au sud et à l'ouest, qui arriment efficacement la masse aux lignes de force du contexte. Le projet vient se poser sur le site comme une météorite, il semble rivaliser avec les implantations du Pôle de loisirs de Jean-Paul Viguier et l'hôtel de région de Christian de Portzamparc. Ce dernier reprend par ailleurs la même problématique du bloc creusé, tout en l'exprimant de manière très différente, plus sculptée et plus dessinée, ce qui en rend paradoxalement la lecture moins aisée.

Après avoir chacune choisi un matériau, les cinq équipes se sont attribué une tranche de l'opération, une répartition qui ne tient pas compte de l'organisation programmatique. La mixité n'est ainsi pas directement exprimée par les divers traitements des enveloppes. Celles-ci recouvrent indifféremment bureaux et logements, où seule la différence de hauteur sous plafond introduit une tension entre les deux ailes, une presque imperceptible dissymétrie. Elles abolissent toute différence entre logements privé, social ou médicalisé aléatoirement émiettés dans la barre qui leur est réservée. Ce procédé introduit un schisme, une non coïncidence entre contenant et contenu. Il accorde à cette masse une profondeur supplémentaire, une sorte de complexité psychologique. Comme si ce bâtiment parvenait à la fois à cacher ce qu'il est et ce qu'il pense, à l'instar de Hall, le robot paranoïaque de 2001 : l'Odyssée de l'espace.

 

Profondeur de la peau

Les équipes se sont concentrées sur la production de textures, de moirures, renforçant la perversité de cet immeuble caserne. MVRDV propose ainsi une enveloppe régulièrement tachetée de fenêtres verticales identiques, convenant indifféremment aux bureaux et aux habitations. Elles sont appareillées de volets dont les microperforations dessinent des lettres de l'alphabet. Pierre Gautier propose une peau de béton anthracite qui permet d'atténuer l'effet sculptural des loggias qui en creusent les parois. Manuelle Gautrand revêt élégamment d'une robe d'acier inox et de motifs décoratifs très années soixante-dix la forme en L renversé qui s'ouvre sur le parc comme une scène de concerts de rock. Dominique Marrec et Emmanuel Combarel parviennent à créer un effet de pixélisation très convaincant en travaillant sur les facettes d'un béton matricé, lazuré en doré. Un procédé qui permet une efficace dématérialisation de la paroi. Erick van Egeraat tord sa fenêtre urbaine pour former une conque tournée vers la Saône en générant un étrange porte-à-faux. Son enveloppe de panneaux de bois est sans doute la moins réussie. Mais elle ne parvient pas à mettre en crise la rigueur du système qui supporte la mauvaise architecture.

 

Généalogie

Le projet revendique de manière presque obscène la figure de la densité, à l'opposé de l'organisation rationnelle de l'image iconique de la Hochhausstadt de Ludwig Hilberseimer. Il rappelle la Maison du quai (1931) de Iofane à Moscou, une masse grise réservée aux apparatchiks du système soviétique, comme les photomontages poétiques de Filip Dujardin. Il s'inscrit surtout dans une série de réalisations récurrentes de MVRDV : à Amsterdam, Silodam (1995-2003), des conteneurs empilés sur les pilotis au-dessus de l'eau ; ou Parkrand Building (1999-2006), une masse découpée de grandes fenêtres urbaines induisant des logements placés dans des ponts. À Madrid, Mirador (2001-2005), un îlot étrangement redressé qui compose une tour improbable. Des projets semblant eux-mêmes dérivés du projet de concours pour la ZAC Masséna de Rem Koolhaas (1994) : des blocs génériques très denses superposant des programmes hétérogènes et creusés d'ouvertures permettant d'amener la lumière au fin fond des cours.

Le Monolithe nous raconte une nouvelle fois la fable de la Bigness tirée de S,M,L,XL, l'histoire d'une forme simple dont la qualité est uniquement conférée par la grande dimension. Une forme qui parvient à déployer à l'intérieur d'elle-même sa propre extériorité, son propre contexte. Ici, la rue étroite et peu empruntée semble rétrocédée au rang d'espace annexe, tandis que la cour, montée sur un podium qui en modifie les proportions, tend à composer un espace de représentation, comme si la ville se retournait comme un gant.

Cette réalisation introduit un peu de méchanceté et de laideur revendiquées dans un paysage de plans d'eau, de mails plantés et de formes faciles, trop pressé de nous faire oublier la situation de la presqu'île. Urbaniste et paysagiste – François Grether et Michel Desvignes – paraissent s'être acharnés à faire beau, à faire politiquement correct, à imager le développement durable. Revenant aux fondamentaux, la présence du Monolithe nous place brutalement face aux qualités essentielles de ce site : connexion aux grandes lignes de dessertes routières et ferroviaires, proximité de l'hyper centre de l'une des agglomérations les plus importantes d'Europe, puissance de ses fleuves indomptés, évidence du skyline des collines plantées et parfaitement préservées qui, à l'est, dominent sans partage le territoire.

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