Unité et diversité - Concours pour le marcolot Nice Méridia

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 02/05/2018

Article paru dans le d'A n°262

Dans la plaine du Var – une vaste zone agricole en déshérence, où ont été exilés les grands équipements qu’une ville prisonnière de son cirque de collines ne pouvait plus absorber : centres commerciaux, logements sociaux, cité administrative, stades, nécropole… – il s’agit maintenant de créer du lien et de générer de l’urbanité. Un excellent terrain d’expériences pour appréhender quelques-unes des manières d’anticiper la ville de demain…

La plaine du Var : une vaste zone au centre de laquelle le fleuve du département voisin, tumultueux et imprévisible, divague dans son lit jonché de galets. Autour de lui, deux grandes bandes agricoles délimitées par des collines souvent couronnées de villages fortifiés. Un thalweg, sur la rive gauche duquel se sont naturellement immiscées les infrastructures de transport – routes, autoroutes, voies ferrées – nécessaires aux liaisons entre Nice et son arrière-pays.

La plaine s’est peu à peu urbanisée le long de ces grands axes de communication sur des terres agricoles en déshérence : d’abord des centres commerciaux, une cité administrative, des logements sociaux, des équipements sportifs (notamment l’Allianz Riviera), tout ce dont la ville ne voulait plus… Et maintenant, un projet d’éco-vallée lancé par des édiles locaux rêvant d’une métropole à l’échelle du département et reliant une côte presque exclusivement urbanisée de Menton à Cannes aux contreforts des Alpes, au parc du Mercantour et aux stations de ski. Directement desservie par l’aéroport international Nice Côte d’Azur, le troisième de France après Roissy et Orly, cette ville territoire articulera la mer à la montagne. Au sud, la nouvelle gare TGV doublée d’une gare routière viendra directement se connecter à l’aéroport. Et dans la zone médiane qui nous intéresse, une technopole captera à la source les flux de population générés par ce nouveau hub.

 

Casting

Le plan de Christian Devillers sait prudemment suivre les lignes et les bandes déjà présentes sur le site et vient créer des transversales pour insérer dans une maille orthonormée les objets célibataires qui y ont été jetés au gré des opportunités, comme le Palais Nikaia, une salle de spectacle de 9 000 places. Son plan du macrolot Nice Méridia, cœur du nouveau quartier, a été suivi et librement réinterprété par les équipes en lice. Il prévoyait notamment une tour emblématique donnant sur l’avenue Simone-Veil et la ligne 3 du tramway – remontant la vallée de l’aéroport au centre commercial de Lingostière – ainsi qu’un espace public aux proportions semblables à celles de la célèbre place Garibaldi du centre-ville. Au-dessus d’un parking souterrain d’environ 1 200 places – dont 700 mutualisées et accessibles au public – devront ainsi s’élever 800 logements, des équipements hôteliers et para-hôteliers, des commerces, des services de proximité et des bureaux…

Les perspectives, les films et les PowerPoint des concurrents nous montrent des palmiers, des parasols, des tables de restaurants sous les arcades, des barbus (hipsters pas islamiques), des femmes de 30 ans délicatement bronzées hissées sur de hauts talons, des enfants blonds, des joggeurs : Nice telle que la rêvent les politiques et les investisseurs. Mais derrière ces images conventionnelles se déploient des stratégies urbaines qu’il nous faut décrypter. Elles sont d’abord portées par des castings. Ces listes de noms qui racontent une histoire, comme un film que l’on a envie de voir et que l’on imagine déjà rien qu’en découvrant le choix de ses acteurs.

Pour les lauréats : ce sera ainsi un listing de jeunes professionnels – niçois, italiens ou parisiens – réunis autour de la personnalité charismatique de Sou Fujimoto et encadrés par les très consensuels Lambert Lénack. Portzamparc au contraire a préféré sélectionner des personnalités plus matures aux écritures très marquées – que ce soient Aires Mateus, MAD, ECDM, Fernandez & Serres ou CAB… – pour obtenir une diversité formelle maximale. Le Barcelonais Carlos Ferrater s’est appuyé sur des agences locales pour mieux ancrer dans le contexte son autre manière de penser la ville. Quant à Finn Geipel, il a su s’entourer d’une équipe très cohérente d’architectes français de la génération montante – notamment Franklin Azzi, Muoto et OXO – en phase avec les principes qu’il développe.

 

L’EXCEPTION ET LA RÈGLE (lauréat)

Maîtres d’ouvrage : Pitch Promotion, promoteur mandataire / Eiffage Immobilier/ SODES Gestion des espaces commerciaux

Maîtres d’œuvre : Lambert Lénack (coordonnateurs) / Sou Fujimoto / Chartier Dalix / Laisné-Roussel / Cino Zucchi / Anouk Matecki / Carta associés

Alain Faragou (paysagiste) / Carsten Höller (artiste)

Lambert et Lénack ont d’abord défini un épannelage. Des immeubles de six étages entoureront ainsi la place prévue par Christian Devillers pour obtenir une architecture horizontale aux proportions comparables à celle du centre-ville. Tandis que les hauteurs se libéreront sur l’avenue Simone-Veil, afin de laisser libre cours à une architecture plus verticale à l’échelle du territoire. Puis ils se sont penchés sur les sols, en prescrivant des espaces publics minéraux et une végétation dense pour les cœurs d’îlots ouverts. Quant aux toitures-terrasses autour de la place et de ses environs – fédérées par les passerelles lumineuses de l’artiste allemand Carsten Höller –, elles seront dédiées à l’agriculture urbaine.

Les murs percés de fenêtres ont été prohibés au profit de loggias largement ouvertes sur la ville pour assurer les relations les plus fluides entre intérieur et extérieur. Chaque équipe a ensuite défini son propre dispositif de filtrage, des moucharabiehs revisités pour Roland Carta, de grands stores rouges pour Chartier Dalix, etc. Enfin, après les volumes, les sols et les murs, une réflexion sur le programme. La place centrale est ainsi dotée une « Cité du bien-être » où, autour d’un patio à la végétation luxuriante, se distribuent et se superposent des terrains de sport ouverts sur l’extérieur. Leurs doubles hauteurs accordent à l’édifice conçu par Laisné-Roussel une monumentalité à la fois discrète et bienvenue.

Moins contraint, le projet de Sou Fujimoto s’inscrit à l’angle sud de l’opération, dans sa zone de visibilité maximale, pour développer une architecture qui s’affirme comme l’enseigne de l’opération. De vastes balcons continus et organiques se déploient ainsi autour du haut noyau de logements. Ils sont suspendus par des tirants à des poutres inversées invisibles, ce qui accentue une impression de flottement et de flou. Percés de trous circulaires ou amiboïdes, parfois striés de claires-voies, ils parviennent à donner un effet de canopée étendant son ombre douce sur l’avenue. Comme si le Japonais était condamné à décliner à l’infini sa folie montpelliéraine, l’Arbre blanc hérissé de balcons et de pergolas.

 

EXTRA-ORDINAIRE

Maîtres d’ouvrage : Bouygues Immobilier / BNP Paribas Immobilier

Maîtres d’œuvre : Christian de Portzamparc (coordonnateur) / Alfonso Femia / Atelier Aires Mateus / MAD Architects / ECDM / Agence Comte & Vollenweider / Fernandez & Serres / CAB Architectes / Jean-Paul Gomis

Jean Mus & Compagnie (paysagiste)

Pour Christian de Portzamparc, il s’agissait d’imaginer un fragment de ville bigarrée en poussant chaque architecte à être lui-même, tout en l’orientant pour conjurer le risque d’une collection d’objets célibataires.

Le plan de Christian Devillers a d’abord été scrupuleusement respecté. Complété par d’autres règles, comme celle de respecter l’alignement des rues de manière à obtenir des murs lisses délimitant sans ambiguïté un espace public matriciel. Déhanchements et porte-à-faux ont a priori été réservés aux intérieurs d’îlots, afin de promouvoir des compositions sculpturales comme coupées au couteau pour être insérées par effraction dans la trame urbaine.

Premier arrivé, le projet d’ECDM domine la place centrale – son écriture balnéaire semble renvoyer aux projets des années 1980 d’Arquitectonica à Miami – et donne le ton. À partir de lui, chacun a donné libre cours à son désir d’architecture, des propositions qui ont été ensuite amendées pour obtenir un jeu clair de similitudes et de contrastes. Ainsi Portzamparc s’est adapté à la tour célibataire de Yansong Ma en proposant une construction jumelle qui permet son intégration à l’ensemble. Alors que l’immeuble de Fernandez & Serres, un temps tramé comme son voisin, a ensuite été revêtu d’une mantille pour s’en différencier.

Au final : un espace conçu pour le piéton qui sait être enveloppant tout en ménageant des ruptures et des respirations, comme la grande fenêtre urbaine de l’immeuble fermant la place. Un contexte dans lequel les frères Aires Mateus semblent s’être beaucoup amusés en dessinant trois blocs aux façades concaves qui étreignent le vide au-devant d’elles de manière à tenter de lui accorder une consistance. Un dispositif qui rappelle les immeubles baroques de la place Saint-Ignace-de-Loyola à Rome, réalisés par Filippo Raguzzini (1680-1771). Tramé, vrillé, voilé ou creusé, chaque bâtiment s’est ainsi donné comme un personnage prêt à jouer son rôle dans cette comédie immobile…

 

VILLE MONDIALISÉE

Maîtres d’ouvrage : Linkcity / Icade

Maîtres d’œuvre : OAB Carlos Ferrater (coordonnateur) / Dumetier Design / Peñín Arquitectos / In Situ / Février Carré / Marin Architectes / Petitdidier Prioux / Martin Duplantier

Anouk Debarre (paysagiste)

Carlos Ferrater opère d’abord une relecture du plan de Christian Devillers dans lequel il retrouve, en bon Méditerranéen, le forum à l’angle du cardo et du decumanus, les axes primaires orientés respectivement nord/sud et est/ouest de la ville romaine. Sur cette trame vient ensuite se superposer une promenade en U qui part de l’avenue vers la place et retourne vers l’avenue. Elle renvoie aux traditions du Sud, notamment la passeggiata italienne qui consiste à arpenter les axes piétons en fin d’après-midi, ou aux promenades espagnoles sur les ramblas et autres paseos. Elle détermine les rez-de-chaussée qui se creusent d’arcades de différentes hauteurs pour protéger les promeneurs du soleil et de la pluie.

Toutes les façades se constituent ensuite comme des variations sur la trame – orthogonale ou en quinconce – et déterminent des constructions génériques. Des constructions très homogènes qui peuvent indifféremment abriter toutes sortes de programmes – ainsi l’immeuble dominant la place recèle-t-il un théâtre – et qui mettent en pratique les analyses de Rem Koolhaas sur le Manhattan Athletic club ou le Rockefeller Center de New York. Ces grilles épaisses sont formées de loggias qui se constituent comme autant de tampons thermiques isolant les logements de l’extérieur.

Mais le plus intéressant reste la manière dont sont gérés les immeubles hauts. Ils ne forment pas un alignement perpendiculaire à l’avenue, comme chez Portzamparc, ni ne se massent contre elle, comme chez Lambert Lénack. Ils sont comme extrudés aléatoirement de la stricte organisation urbaine pour permettre l’émergence d’arrière-plans, comme ces montagnes toujours visibles des rues de Nice qui permettent une présence du lointain au cœur du proche.

À cela s’ajoute le couronnement lumineux de la tour principale en porte-à-faux, dessinée par Carlos Ferrater lui-même. Il renvoie aux sommets-lanternes des gratte-ciel des mégapoles américaines ou asiatiques. Un élément allogène bienvenu dans une ville qui, plus que toutes autres, trouve son identité dans des apports étrangers : que ce soit son acropole grecque, ses thermes romains, son église russe, ses places turinoises ou sa promenade des Anglais.

 

ARCHITECTURE BIO

Maîtres d’ouvrage : Nexity / Roxim / Kalelithos

Maîtres d’œuvre : LIN Finn Geipel (coordonnateur) / Franklin Azzi & Chi&Ro / Muoto / Architectes Singuliers / Search & Atelier du port / OXO

L’équipe réunie autour de Finn Geipel part d’un système d’îlots fermés homogènes. Des îlots bioclimatiques rafraîchis par des cours intérieures qui savent développer leur propre ambiance en complément de celle de la rue. Ces constructions R+8 sont en moyenne légèrement plus hautes que celles des concurrents, pour obtenir l’inertie nécessaire à une bonne autorégulation thermique que les émergences, plus rares et rejetées à la périphérie de l’opération, ne parviennent pas à perturber. Un dispositif qui permet une claire différenciation des espaces publics et semi-publics et qui renforce la lecture du système viaire : les perspectives des deux axes importants est/ouest et sud/nord étant soulignées par ces constructions plus hautes. Des arcades viennent compléter le dispositif urbain primaire en dilatant la rue sous les immeubles et en introduisant aux traversées des cours plantées. Tandis que les façades sont traitées de manière homogène : des trames très déliées, creusées de loggias au sud et protégées par des stores à l’est et à l’ouest. Une réponse qui ne fige pas les espaces intérieurs et qui reste ouverte à toutes formes de flexibilité programmatique…

Venons-en justement au programme – outre les inévitables commerces et restaurants en rez-de-chaussée et les fermes urbaines en toitures –, il comporte deux éléments remarquables. Une maison du corps – conçue par Franklin Azzi et Chi&Ro – qui reprend la thématique du Nuage réalisé par Philippe Starck à Montpellier, et fonctionne sur l’avenue Simone-Veil comme un clip vantant les qualités de vie portées par l’opération immobilière. Mais surtout un parking silo dessiné par Muoto qui vient en complément des places enterrées pour explorer de nouveaux rapports, plus ludiques et distancés, à l’automobile et aux autres moyens de locomotion.

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