Bel avenir pour les petites structures ?

Rédigé par Christine DESMOULINS
Publié le 08/03/2010

Article paru dans le d'A n°189

Alors que leur disparition est annoncée depuis trente ans, les petites agences d'architecture semblent résister mieux que prévu. Au sein d'une profession en pleine mutation, dans un marché aléatoire et soumis à de brusques variations, leur spécificité devient même parfois un atout inattendu.

Qu'on les appelle « petites structures » ou « petites agences », la question des agences d'architecture dont l'effectif n'excède pas cinq personnes a souvent fait débat, au point d'avoir vu qualifier d'obsolète cette façon d'exercer. Pourtant, ces petites structures présentent des avantages, tant pour les maîtres d'oeuvre qui ont choisi de travailler ainsi que pour leurs clients. Des architectes de renom, parmi lesquels Glenn Murcutt – prix Pritzker 2002 – est sans conteste le plus emblématique, ont d'ailleurs délibérément opté pour ce mode de fonctionnement. Au fil du temps, nombre d'oeuvres architecturales reconnues continuent ainsi d'être produites par de petites agences.
Nous avons interrogé le sociologue Gérard Ringon. Il est, avec Christine Alexandre-Dounet, urbaniste, et Françoise Gaudibert, architecte et anthropologue, l'auteur d'un livre sur l'histoire du métier d'architecte1. « Le métier d'architecte dans les petites agences » y est analysé par le biais de questions posées à soixante et un architectes de toutes générations, exerçant en région Midi-Pyrénées. Réalisée dans le cadre de l'équipe de recherche Professions de l'architecture, de la ville et de l'environnement de l'Ensa de Toulouse, cette étude ouvre un débat qui mériterait d'être confronté à un échantillon plus large à l'échelle nationale, voire européenne.

RENCONTRE AVEC GÉRARD RINGON, SOCIOLOGUE ET CHERCHEUR ASSOCIÉ AU LRA DE L'ENSA DE TOULOUSE.

DA: Pourquoi cette enquête?
GR: En 1973, dans un ouvrage consacré à la métamorphose des professions libérales2, Raymonde Moulin
annonçait « la fin de la phase artisanale de l'exercice de la profession d'architecte ». Pour elle, face au modèle des grandes structures qui s'imposait alors dans tous les domaines, les petites agences apparaissaient comme une forme de travail résiduelle marquant la fin de l'ère libérale. Un quart de siècle plus tard, en 1998, dans un rapport remis à la Dapa3, Florence Contenay s'arrêtait à son tour longuement
sur les petites agences, qu'elle interprétait comme le signe « d'une déstructuration des agences comme entreprises». Curieusement, ceux qui ont évoqué la taille modeste des agences d'architecture n'ont jamais fait référence à d'autres secteurs d'activités où les petites structures occupent une place considérable. Or, selon l'Insee, en 2006, sur 2,6 millions d'entreprises en France, plus de 1,5 million n'avaient aucun salarié. On peut également rappeler un dossier publié dans la revue POUR en 2005. Tout en insistant sur la place importante des TPE (très petites entreprises) dans l'économie américaine et l'économie française, la revue a bien montré que leur création associe souvent projet économique et projet de vie, que leur fonctionnement s'appuie sur les réseaux locaux et que pour elles, la charge de travail est souvent lourde.
Face à leur importance dans de nombreux secteurs de l'activité économique, n'est-il pas absurde de continuer à cantonner les petites agences d'architecture dans l'image singulière d'une forme d'organisation
archaïque et dépassée ? Ne contribuent-elles pas activement, au contraire, à la vitalité du secteur en inventant des modes de travail spécifiques ? En tant qu'enseignant, j'ai d'ailleurs constaté que nombre d'étudiants n'envisagent le salariat que comme une étape avant de s'engager dans un exercice libéral auquel ils tiennent en montant à leur tour une petite structure. Intéressé par ces agences bien vivaces malgré les pronostics pessimistes, j'ai initié ce projet d'étude en 2005. Joseph Almudever, alors président du conseil régional de l'ordre des architectes de la région Midi-Pyrénées, a obtenu un financement du CNOA et la Drac Midi-Pyrénées s'est associée à cette aide. Dans une perspective comparative, notre objectif est aujourd'hui que l'étude trouve des prolongements dans d'autres régions de France, notamment en Île-de-France.

DA: Quels sont les points forts et les points faibles de ces petites agences?
GR: On a tendance à leur reprocher leur incapacité à lutter contre la concurrence de grandes structures fonctionnant sur le mode anglo-saxon et une exigence croissante de spécialisation. Plusieurs sociologues y voient un signe de faiblesse. J'ai envie de réfuter ces points de vue car les petites agences défendent une polyvalence qui fait leur force. Parmi les architectes interrogés, beaucoup l'ont souligné. N'oublions pas que limiter la taille de sa structure relève souvent d'un choix professionnel. Maîtriser l'ensemble des tâches, et notamment la conception, est un point fort mis en avant par beaucoup d'architectes. On constate par
ailleurs que les architectes qui dirigent de grosses agences se plaignent d'être happés par une course à la
commande qui les éloigne de la conception. Même si la charge de travail est importante, gérer son temps librement et naviguer à son gré d'une tâche à l'autre apparaissent à beaucoup comme des aspects positifs.
Cette souplesse du temps de travail, qui permet de s'adapter, valorise grandement ces petites structures.
De plus, l'engagement personnel est une valeur pérenne qui n'a rien de suranné et montre bien tout ce que ces architectes peuvent apporter. Aucun de ceux que nous avons rencontrés n'est enfermé dans la lourdeur d'une structure. Si besoin est, ils s'associent ponctuellement avec des confrères, ce qui illustre parfaitement
l'adaptabilité de leur mode de travail. Enfin, le rapport entre revenus et temps de travail n'est pas plus alarmant dans une petite structure que dans une grande. Les patrons de petites agences assurent un suivi
permanent de leur fonctionnement et de leur gestion et certains sont très attentifs à la mise en relation de leur temps et de sa rémunération.

DA: En Midi-Pyrénées, ces petites agences sont-elles reléguées dans une position marginale ou sont-elles des acteurs reconnus dans le tissu de l'activité économique et sociale?
GR: En trente ans, nous avons assisté à une diffusion très large des architectes sur l'ensemble du territoire,
qu'il s'agisse de petites villes du Lot ou d'autres départements comme l'Ariège. Dans ce contexte, les petites structures représentent une force de proposition et elles sont reconnues. L'implantation des architectes est souvent liée à des contacts et à des relations de proximité, des liens se créent avec des maires de petites communes, avec les populations locales, et cela débouche sur des projets. Beaucoup de ces petites agences accèdent à la commande publique.

DA: L'accès à la commande varie-t-il en fonction des territoires où ces agences sont implantées?
GR: Quel que soit le département, l'accès à la commande publique est possible. Quand une agence installée dans une petite commune est appréciée des élus, l'accès aux marchés publics par concours ou en commande directe est facilité. À titre d'exemple, une petite agence de quatre personnes (deux associés et deux salariés), bien implantée dans le Gers, travaille essentiellement sur des projets d'écoles et de mairies. Après s'être vu confier des commandes importantes par la Région, un autre architecte s'est momentanément éloigné de Toulouse pour installer son agence à la campagne. Il nous a néanmoins relaté de façon très critique sa relation aux commanditaires des petites communes. La commande de maisons individuelles, un secteur où beaucoup de petites agences interviennent, suscite souvent des problèmes avec les clients quant aux choix architecturaux. Des architectes refusent donc ce type de commande. De véritables rencontres sont néanmoins possibles. Dans le Lot, un architecte qui avait auparavant travaillé en Algérie a souligné la qualité que peut créer la proximité à travers la rencontre quotidienne avec les commanditaires. Pour lui, en milieu rural, un architecte s'apparente à un médecin de campagne au service d'une architecture du quotidien. Certains ont ainsi parfaitement réussi à créer cette proximité favorable à l'ouverture et à l'écoute, qui correspond en France à un réel besoin. Les commandes reposent également sur la mise en oeuvre de stratégies. Un architecte installé près de Cahors travaille seul et construit de nombreux locaux commerciaux sur un territoire qui déborde la région, en s'associant ponctuellement avec d'autres professionnels. Un autre privilégie les commandes de maisons pour une clientèle aisée et a créé une synergie avec une agence immobilière. Une autre agence, qui remporte souvent les concours d'équipements publics, voit sa notoriété couronnée par des articles de presse et un prix d'architecture4.
Avant de se lancer, les deux associés qui l'ont créée avaient pratiqué la sous-traitance pendant six ans dans une agence toulousaine qui répondait à de nombreux concours. Ils ont considéré qu'ils avaient trouvé là « une école des marchés publics ». La bonne surprise de cette étude a été de constater qu'il existe de vraies rencontres architectes/commanditaires, en commande publique notamment. J'espérais que la
proximité contribuerait à sensibiliser les populations au rôle de l'architecte. J'avoue qu'avec les commanditaires privés, les difficultés de compréhension perdurent, faute d'une culture commune et d'une connaissance de ce qu'un architecte peut apporter.

DA: Par temps de crise, ces agences ne sont-elles pas plus à l'abri que des structures regroupant douze à quinze personnes?
GR: Elles se maintiennent bien. Aucun des architectes que nous avons rencontrés n'a disparu et certains prospèrent. Ils ont choisi d'être architecte. Ils assument leur choix et alors que, depuis des années, on annonce leur disparition sous la forme de petites structures, la réalité contredit cette prédiction. Il me paraît important que les architectes puissent débattre des questions suscitées par cette forme de travail avec leurs organisations professionnelles. Si l'on compare avec un pays comme la Suède, où le travail de l'architecte est mieux reconnu, et si l'on songe à nos bons exemples de rencontres productives entre élus et architectes, il est bien évident que des ouvertures sont possibles. Finalement, on peut penser qu'il y a
dans cette façon de travailler un aspect innovant et prometteur, l'ouverture vers une nouvelle forme de travail à venir, en phase avec l'évolution de la société. 

Notes
1. Gérard Ringon, Histoire du métier d'architecte en France, Paris, PUF, coll. « Que sais-je? ».
2. R. Moulin, F. Dubost, A. Gras, J. Lautman, J.-P. Martinon et D. Schnapper,Les Architectes, métamorphoses d'une profession libérale, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Archives des sciences sociales ».
3. Florence Contenay, « Les architectes et la crise, pour une stratégie de développement », Paris, Conseil général des Ponts et Chaussées, ministère de la Culture, décembre 1998.
4. Il s'agit de Marc Laurens et Pierre-Guy Loustau, lauréats du prix Architecture Midi-Pyrénées 2005 pour le Pôle des industries graphiques du lycée Jolimont à Toulouse.

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