Cinéma municipal, Marcq-en-Baroeul

Rédigé par Valéry DIDELON
Publié le 06/07/2021

Au cœur de la métropole lilloise, l’agence HBAAT associée aux architectes belges de V+ vient de livrer un pôle culturel qui se distingue par son intégration dans le contexte urbain comme par la générosité de ses espaces intérieurs. Heleen Hart et Mathieu Berteloot développent ici avec brio le travail exigeant et critique qu’ils mènent depuis plusieurs années sur l’imaginaire moderniste. 


Le cinéma est à la fois un art, le septième, paraît-il, et l’édifice où selon l’expression consacrée sa magie opère sur une foule assemblée. On s’y rend pour voir des films par ailleurs disponibles à domicile d’un simple clic, donc d’abord pour partager une expérience collective qui commence par des retrouvailles sur le trottoir, se poursuit au guichet, dans les escaliers où l’on se bouscule, dans l’obscurité et les murmures d’avant-projection, et reprend de plus belle après la séance. Alors que la foule se disperse, on s’attarde au foyer devant les affiches des prochaines sorties, puis on traverse la rue pour boire un dernier verre et commenter le jeu des acteurs et les ressorts du scénario. Voilà en tout cas une pratique stimulante de la cinéphilie qui est susceptible de s’épanouir au Pont des arts, sis à Marcq-en-Barœul au cœur de la métropole lilloise. 


Sur la place Paul-Doumer se déploie en effet un tout nouvel ensemble architectural qui rassemble trois salles de projection, une autre dédiée aux activités festives et une dernière aux répétitions de l’harmonie municipale. Trois volumes tout en rondeur émergent ainsi au-dessus d’un socle qu’occupe presque dans toute sa longueur une vitrine qui reflète les lumières de la ville. L’édifice n’a pas la monumentalité abstruse des multiplexes ; il ne prend pas son voisinage de haut – un assemblage hétéroclite de maisons et d’échoppes qui ne dépassent jamais les trois étages. Au contraire, il les complète sans pour autant les imiter, et trouve sa place avec naturel dans ce quartier qui fleure bon les années 1950. Le parking qui s’étale devant le bâtiment finit de l’ancrer dans un paysage d’entrée de ville qui n’est pas sans évoquer le strip commercial américain. Il ne manque qu’un big sign et quelques néons, mais bientôt le pignon qui se dresse à l’aplomb de la salle des fêtes s’illuminera de projections, et la ville pourra faire son cinéma pendant les longues soirées d’été. 


Le jeu savant des volumes… 


L’intérieur de l’édifice est manifeste de la réduction a minima du second œuvre qui caractérise notablement le travail de Mathieu Berteloot et Heleen Hart, de l’agence lilloise HBAAT. Le hall d’entrée, le café et les deux failles qui donnent accès aux différentes salles révèlent ainsi une matérialité aussi rustique qu’élégante. Tempéré par les menuiseries, portes et garde-corps en chêne clair, c’est le terrazzo et surtout le béton brut qui s’imposent dans ces espaces de circulation généreux et complexes à la fois. Ici et là on trouve quelques imperfections propres au coulage des voiles, mais taches et bullages se présentent moins comme des défauts que comme d’heureux événements qui animent les parois verticales. Les sous-faces des escaliers témoignent d’un coffrage aussi artisanal que savant dont les ouvriers maçons ont tiré beaucoup de fierté. 


Baigné de lumière naturelle, le hall central qui distribue les trois salles de cinéma offre au rez-de-chaussée une transparence entre le parvis et le jardin en cœur d’îlot. À l’étage, il permet d’accéder à la terrasse d’où le public profitera des projections en plein air, et aboutit à une grande fenêtre à croisée qui donne sur la place Paul-Doumer et le tumulte de la ville. Tout est donc fait pour que les spectateurs s’attardent après la séance là où dans la plupart des cinémas on orchestre leur évacuation immédiate. Si les salles de projection sont inévitablement soumises au diktat des normes, la salle festive et la salle de répétition présentent de belles proportions, prennent bien la lumière et bénéficient de quelques vues singulières sur le quartier. La rencontre entre les éléments — murs, sols, sous-faces, baies, etc. — est partout précisément pensée et dessinée par les architectes, et le soin accordé par les entreprises à la mise en œuvre des matériaux, telle la brique qui recouvre la façade ou tel le parpaing utilisé ici et là en intérieur, permet de sublimer leur rusticité. Construit avec des moyens financiers limités pour 2 500 euros HT/m2, le bâtiment possède ainsi une grande dignité, voire une certaine majesté. 


Brut et aimable à la fois 


Les espaces intérieurs du Pont des arts sont exemplaires d’une architecture sans revêtement, mais pas sans décoration. À la demande des architectes, Éric Chevalier et Anne Masson ont en effet réalisé de grandes et belles tentures qui sont suspendues à l’entrée des salles de projection. Pédagogiques, elles présentent des scènes de tournage où l’on reconnaît Jean-Luc Godard et Jean-Paul Belmondo, Catherine Deneuve, Anaïs Demoustier, ou encore Roschdy Zem et Arnaud Desplechin. Le cinéma prend ainsi des couleurs, la minéralité des lieux s’en trouve adoucie, et l’acoustique est peut-être améliorée. À l’autre extrémité du bâtiment, des rideaux conçus et fabriqués par le tandem bruxellois permettent de partitionner la salle festive sans lui faire perdre son généreux volume, et d’occulter une baie et un bar dans la salle de répétition. Les architectes eux-mêmes ont contribué à l’ornementation de l’édifice en bricolant d’étonnants lustres et appliques à partir de fournitures électriques ordinaires. L’hommage à l’architecte suédois Sigurd Lewerentz est ici explicite, et plus généralement le bâtiment s’inscrit dans la tradition de la meilleure architecture brutaliste, au sens où il tire sa poésie d’une mise à nu de ses constituants premiers. De retour sur le parvis, la silhouette découpée du Pont des arts rappelle aussi le streamline modernism comme les compositions de Willem Dudok, et l’enveloppe continue de briques chaulées y est pour quelque chose. La nostalgie qui se dégage, celle d’un âge d’or du cinéma et de l’architecture, est offerte en partage aux Marcquois(es) qui, c’est certain, ne manqueront pas de s’approprier très vite ce nouveau lieu de culture. 



Maîtres d'ouvrages : Ville de Marcq-en-Barœul 

Maîtres d'oeuvres : HBAAT mandataire, en association avec V+. Greisch, BET structure ; BEA, BET fluides ; DADALUX, BET acoustique ; Jean-Marc Becquart, économie ; Leblanc Venacque, paysagiste ; Theatre Projects, scénographe 

Cout : 7 800 000 euros HT (2017)

Date de livraison : concours, 2017 ; livraison, 2021

 Plan masse<br/> Crédit photo : Atelier HBAAT  Vue extérieure Le volume qui reçoit les projections en plein air, et qui permet d’accéder à la salle de répétition de l’harmonie municipale. Intérieurs  Coupes AA et BB   Rideaux occultants conçus par Éric Chevalier et Anne Masson. Plan RDC Plan R+1 Plan R+2 Schémas

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