Construire un nouveau monde

Rédigé par Élisabeth ESSAïAN
Publié le 09/12/2020

Par art et par nature. Architectures de guerre

L’intérêt pour l’américanisme, initié par Jean-Louis Cohen au début des années 1990, avait trouvé un premier aboutissement dans l’exposition et publication Scènes de la vie future, qui s’est tenue au Centre canadien d’architecture à Montréal en 1995. Vingt-cinq ans plus tard, l’ouvrage Construire un nouveau monde. L’amerikanizm dans l’architecture russe, qui accompagne la nouvelle exposition du CCA, constitue un déploiement du sujet sur le terrain russe et soviétique, cher à l’auteur.

 

Dans un panorama historique de cent trente ans, allant de 1861 à 1991 et particulièrement développé sur la période 1917-1960, il met en évidence la permanence des relations américano-russes et soviétiques, où seule la période de 1946 à 1953 constitue un véritable moment de rupture et de rejet.

 

La fascination de la Russie capitaliste et socialiste est en effet « persistante et multiforme » et se traduit dans le « mouvement continu entre la sphère des représentations et celle de la pratique ». Elle passe par de multiples lieux, acteurs et objets : la sensibilité aux questions de nationalisation du sol telles que défendues par Henry George ; le ménagement scientifique du travail et le paradigme de la mécanisation issus des modèles fordistes et tayloristes qui touchent tous les domaines, de la production automobile et l’organisation du chantier aux avant-gardes picturales, cinématographiques et théâtrales ; les réappropriations contrastées de la figure du 


gratte-ciel ; l’intérêt pour l’urbanisation horizontale chez les désurbanistes, puis après la Seconde Guerre mondiale ; la métonymie, où Nijni Novgorod, avec son usine Avtostroï est nommée « le Detroit soviétique » ; mais aussi l’américanisation de l’alimentation russe, à travers l’industrialisation et la maîtrise des techniques de froid. L’ouvrage aurait d’ailleurs pu s’appeler L’amerikanizm dans la société russe et soviétique, tant il dépasse le strict champ architectural.

 

L’iconographie reflète la richesse des thèmes et des domaines abordés. Issue des publications et des archives publiques ou privées russes et américaines, dont le très riche fonds du CCA, elle est d’une grande variété : affiches publicitaires ou de cinéma, cartes postales, photographies, dessins techniques et de présentation, objets de la vie courante. Si certaines images, telles les fantaisies urbaines de Iakov Tchernikhov avec son univers de gratte-ciels et de bandes transporteuses, sont déjà bien connues, beaucoup restent rares ou inédites : les magnifiques planches de l’architecte Viatcheslav Oltarjevski, issues de Contemporary Babylone. New York de 1933 ; les photographies réalistes par Ilf et Petrov lors de leur voyage aux États-Unis en 1935-1936 ; les brochures de propagandes destinées aux visiteurs de l’exposition de New York de 1939 ; les panneaux de l’exposition sur l’architecture américaine de 1945 ; les photographies des stands et événements de l’exposition américaine à Moscou de 1959, dont le montage audiovisuel Glimpses of the USA de Charles et Ray Eames ou le défilé de mode ; ou encore, plus savoureux, une urne de Palekh commémorant le premier vol direct entre l’URSS et les États-Unis en 1938, ou une photographie d’une Américaine dégustant le ragoût de porc en conserve expédié aux États-Unis en 1944. De quoi offrir un panorama contrasté, loin de la vision binaire trop longtemps véhiculée des deux côtés de l’ancien mur. Élisabeth Essaïan

 

Construire un nouveau monde. L’amerikanizm dans l’architecture russe, Jean-Louis Cohen, Éditions de la Villette, 24 x 17 cm, 544 p., 39 euros.


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