DESIGN : Mobilier plume - Les expériences en composites de l'agence artificial architecture

Rédigé par Karine DANA
Publié le 01/03/2018

Article paru dans le d'A n°260

Par leur grande légèreté, les matériaux composites pour la création de mobilier transforment le rapport à l’usage, au corps et à l’espace. Dans le prolongement de sa production architecturale ayant recours à ces matériaux complexes (dont nous présentons trois projets dans le dossier de ce numéro), l’architecte Luc Boulais développe du mobilier entièrement en composites. Il nous explique sa démarche mêlant artisanat et industrie.
D’a : Quelle est votre approche du composite pour la production de mobilier ?

Luc Boulais : J’ai commencé à travailler les composites à petite échelle, dans le cadre de production d’objets ou de mobilier afin d’explorer et de comprendre le potentiel de ces matériaux. Cela s’est fait en m’engageant physiquement dans la fabrication, en prise avec les procédés et les savoir-faire. Avec les composites, nous partons d’éléments liquides et textiles – d’une matrice et d’un renfort, que l’on assemble, et qui vont collaborer structurellement. D’une certaine manière, l’utilisation des composites renvoie au monde de la couture : on fabrique des patrons puis on découpe des pièces dans du tissé ou du non tissé que l’on mouille pour qu’elles se rigidifient lors de la polymérisation. 
Les composites nécessitent une « mise en forme » du matériau. Ils impliquent forme et contre-forme, moule et contre-moule, la gestion des dépouilles et contre-dépouilles nécessaires au moulage et démoulage. L’opération mentale de concevoir en négatif est spécifique et génère des complexités inattendues. L’objet porte en lui les gestes de la fabrication et son processus singulier de mise en œuvre. Il permet de travailler la forme souple, comme l’informe. Parallèlement à ce travail sur les composites, nous réalisons des éléments – parois, meubles, objets ou escaliers en bois, métal, verre ou résine de synthèse tel que le Corian®.
Ces expériences transversales sont enrichissantes. Elles relèvent toutes d’une même attitude : aborder tout matériau pour ce qu’il est. À ce titre, notre travail sur les composites est inspiré des recherches et productions de Gaetano Pesce et de Joep van Lieshout qui les ont travaillés autant comme matériau, matière et matérialité, sans les faire disparaître sous une finition peinte ou laquée comme c’était fréquemment le cas dans les « années plastiques » (1950-1960).
Nous travaillons les composites bruts de stratification, sans peinture ni finition, mixant une approche artisanale et industrielle. Les imperfections de la matière sont laissées visibles, la fibre apparaissant ou affleurant par endroits ; les épaisseurs de résine varient, créant différentes profondeurs, des états de surface, lisse, rugueux, texturé. Cette approche permet d’explorer pleinement les qualités intrinsèques de ces matériaux : la légèreté, la souplesse, la translucidité.
Inhabituelles dans nos environnements meublés, ces productions modifient nos relations aux objets et à l’espace. En effet, la matérialité des composites – ainsi travaillés – est proche de celle de la peau. Le toucher et le ressenti sont des éléments centraux dans notre approche. En ce sens, il est intéressant d’aborder les objets du quotidien. Cela permet de les transformer en autre chose, de les animer d’une nouvelle présence et d’une certaine étrangeté.

D’a : Quels sont vos retours d’expérience en termes de fabrication et de transformation d’usage ?

Nos premières expérimentations en termes de mobilier ont porté sur une série de tables envisagées comme des membranes traversées par la lumière… Les prototypes que nous avons fabriqués sont si légers qu’ils s’apparentent à des nappes en lévitation. Très faciles à soulever, ces tables suscitent une autre relation aux objets posés, un autre rapport aux corps, modifiant le lien de l’usager à l’objet. Nous avons également travaillé sur trois prototypes de chaises dont le profil découle d’une recherche d’élémentarité, de flexibilité, de minceur et de fragilité. Il se crée une sorte d’instabilité, car elles restent souples. Ces chaises modifient la manière de s’asseoir, car leur dossier n’offre pas l’appui standard habituel. Même si aucune quête de performance high-tech n’est recherchée, il est intéressant de produire un autre rapport corps-objet par le seul recours aux propriétés d’un matériau.
Nous avons réalisé un lavabo qui profite également des propriétés de ce matériau : continuité de surface, forme souple, étanchéité et là aussi, translucidité… L’eau coule sur un support qui laisse percevoir le sol, et passer la lumière.
Ces objets sont deux ou trois fois plus légers que s’ils avaient été fabriqués en bois, en métal, en verre ou en résine de synthèse… Leur légèreté renvoie à l’idée de déplacement, de voyage, de flottement en opposition à toute fonction d’ancrage du mobilier.

D’a : Comment avez-vous travaillé avec les entreprises ? Et comment se prolonge votre pratique dans le champ de l’architecture ?

Nous préparons nos moules avec des panneaux d’aggloméré mélaminé à l’agence et nous faisons les stratifications directement chez les transformateurs. Nous avons notamment travaillé avec Thomas Brand, TDW design, au départ spécialisé dans la production de pièces pour l’industrie de l’automobile, de l’aviation et du design. Une société avec laquelle nous avons également réalisé nos projets d’architecture en composite. Leur longue expérience sur ces matériaux complexes et leurs savoir-faire nous ont beaucoup aidés, notamment pour intégrer les contraintes de démoulage des pièces dès leur conception tout comme les surépaisseurs liées aux assemblages. Nous ne pensons pas qu’il y ait de frontière entre art, artisanat, industrie et conception d’objet. Dans la continuité de nos expériences sur le mobilier, nous avons réalisé des escaliers en préfabrication, tels des monoblocs en composites montés et collés sur site. Pour apporter de la rigidité et conserver les propriétés de légèreté et de souplesse du matériau, nous avons travaillé à partir de panneaux en nid-d’abeilles translucides en polypropylène, lesquels ont été stratifiés. Ces expériences en matière de mobilier et de second œuvre ont évidemment nourri notre réflexion et nos envies de travailler le composite en gros œuvre à partir de panneaux ou d’enveloppes structurelles usinées ou façonnées à la main. Ainsi, nous avons pu réaliser une passerelle entièrement en composites, translucide, pour un groupe scolaire à Paris. La translucidité structurelle est une qualité très peu utilisée en construction composite. Cela devient vraiment intéressant de l’explorer à grande échelle.

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