L’écosystème Xavier Niel

Rédigé par Soline NIVET
Publié le 25/09/2016

Xavier Niel présente son projet d’incubateur dans la Halle Freyssinet, devant les élus Jean-Louis Missika, Jérôme Coumet, Anne Hidalgo et l’architecte Jean-Michel Wilmotte.

Article paru dans d'A n°248

Depuis 2013 Xavier Niel, icône des entrepreneurs français du Web, est devenu un acteur incontournable de l’aménagement parisien. En tant qu’investisseur bien sûr, mais aussi comme maître d’ouvrage. Une position dans laquelle il ne se contente pas de bousculer le calendrier des projets auparavant portés par la puissance publique. En réalité, le business angel infléchit aussi la conception spatiale des lieux d’apprentissage, de travail et de vie, dont il est à la fois le doyen, le promoteur, le propriétaire et le bailleur.

Éducation

Le 26 mars 2013, Xavier Niel et Nicolas Sadirac annoncent leur intention d’ouvrir à Paris dans le  17e arrondissement une école d’informatique d’un genre tout à fait nouveau. Privée mais gratuite, sans professeur mais non diplômante et sans impératif de qualification à l’entrée, l’école 42 formera au codage des promotions annuelles de 900 étudiants en substituant à une pédagogie classique une immersion dans une suite de projets conçus comme autant de défis, menés contre la montre, en solo ou en équipe.

Trois ans après la première rentrée, le succès de l’entreprise est indéniable : plus de 50 000 candidats se pressent annuellement au test d’admission de cette véritable école de la deuxième chance, et ceux qui en sortent trouvent du travail sans difficulté. Bousculant pas mal d’idées préconçues, l’école 42, qui n’en finit pas d’inspirer d’autres grandes écoles françaises et étrangères, ouvrira sa première réplique dès cet automne… dans la Silicon Valley.

Ironie du sort, l’école parisienne occupe d’anciens locaux de l’Éducation nationale ! Un banal immeuble des années 1960 transformé en six mois par les architectes Orash Montazami et Bertrand Fairerol (agence In&Edit) en ce « Heart of Code », que le monde entier vient désormais visiter. Dissimulant la façade sous une mantille métallique, les architectes y jouent subtilement avec les motifs de la culture geek et du jeu vidéo (capotages d’inox, calepinages quadrillés) pour mettre en forme le programme qui leur est imposé.

Car la méthode de l’école 42 s’incarne dans des logiques spatiales particulières qui recoupent celles bien connues du management contemporain, s’appuyant tant sur la promiscuité pour favoriser l’émulation que sur la dissolution des frontières temporelles entre sphères du travail et de la récréation. Aussi, l’école 42 ne comporte ni classe, ni bureau, mais seulement trois vastes plateaux superposés strictement identiques (pouvant accueillir chacun jusqu’à 300 étudiants), un back office réservé au « staff », des sas de « détente » (jeux vidéo, babyfoot, etc.) et des équipements tels que douches et cuisine.

Pas de place attribuée parmi le millier d’écrans Mac interchangeables, disposés tête-bêche sur de longues tablettes de seulement 60 cm de profondeur : chacun arrive et se connecte où il peut avant de passer une quinzaine d’heures à son poste, jusqu’à 23 h 42… heure rituelle de dépôt des projets sur le serveur. Peu de pauses en réalité en dehors de la commande en ligne d’un sandwich à retirer au foodtruck installé dans la cour, d’un moment à la PlayStation, d’une douche éventuellement.

L’ambiance est à la fois joyeuse et studieuse, et les étudiants fiers d’appartenir à la communauté 42. Aux ringards qui pointeraient la surface de travail extrêmement restreinte dévolue à chacun (60 par 30 cm environ), on rappellera que l’espace du codeur est infini puisqu’il se situe à l’intérieur de l’écran.

Aux autres, signalons que l’école 42 devient aussi, dès ce mois d’octobre 2016, Art 42 : le « premier musée parisien consacré au Street Art », ouvert gratuitement au public deux jours par semaine. Cent cinquante œuvres y sont exposées, signées d’une cinquantaine d’artistes parmi les plus reconnus (Banksy, Shepard Fairey – aka Obey –, JR, Invader, Romain Froquet), et dont certaines sont d’ores et déjà réalisées in situ… tel ce portrait géant de Xavier Niel sur le mur de la cour.


Incubation

Septembre 2013, alors même que l’école 42 se prépare à sa première rentrée, coup de théâtre dans la ZAC Paris Rive Gauche dans le 13e arrondissement : le fondateur de Free annonce le rachat des 22 000 m2 des halles de la Sernam pour y installer à ses frais « le plus grand incubateur numérique du monde ». Un véritable soulagement pour la ville de Paris qui s’échinait depuis plusieurs années à inventer un programme et à trouver des investisseurs susceptibles d’investir ces anciennes messageries de la gare d’Austerlitz, construites dans les années 1920 par Eugène Freyssinet et inscrites par l’État au titre de monument historique en 2012, au terme d’une longue mobilisation des amateurs d’architecture.

Amené par l’entremise de Jean-Louis Missika (proche de Niel et anciennement à la tête de son groupe Illiad), alors adjoint à Bertrand Delanoë chargé de l’innovation, de la recherche et des universités, le projet reçoit la bénédiction de l’État et rencontre finalement peu d’opposition puisque aucun contre-projet n’a jamais semblé faire le poids.

Moins d’un an après, François Hollande pose la première pierre (imprimée en 3D) d’un chantier de 70 millions d’euros confié à Jean-Michel Wilmotte. Sous l’œil attentif de l’agence 2BDM, responsable de la restauration patrimoniale, l’architecte installe sous les trois nefs de la halle les vastes mezzanines métalliques destinées à accueillir les 1 000 start-upeurs qui feront de Paris, selon Anne Hidalgo, la capitale de l’innovation. Là encore, le projet spatial repose sur l’idée que l’invention et la productivité naîtront de l’émulation et de la promiscuité des 3 000 jeunes entrepreneurs attendus, repartis en huit « villages » conçus comme autant de lieux de vie fonctionnant 24 heures sur 24 : aux postes de travail et salles de réunion sont adjoints cuisines, douches, vestiaires, ainsi que des espaces de repos sous forme de couchettes. Tandis que le maître d’œuvre Jean-Michel Wilmotte se félicite d’avoir rencontré chez Xavier Niel un interlocuteur très impliqué et s’intéressant au moindre détail, jusqu’à choisir chaises ou sanitaires, riverains et associations regrettent le manque de transparence d’un projet conçu en vase clos, en dehors de tout dispositif de concertation.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’affaire est rondement menée : ouverture en 2017 du projet, rebaptisé entre-temps « Station F ». F comme Funders, Founding, Freyssinet, Fellow, Fun et… Freedom.


Habitation

Mais retour en 2014, lorsque les équipes de Niel repèrent non loin de là – à Ivry, dans la ZAC du Port – un terrain susceptible d’accueillir des logements que l’investisseur entend louer à « ses » start-upeurs à des loyers avantageux.

Wilmotte, encore lui, rassemble dans trois jolies petites tours de 11, 13 et 17 étages des appartements collectifs destinés à accueillir 800 résidents. Le principe ? Des colocations articulant six minuscules chambres individuelles à un sanitaire, une salle de bains et un séjour commun. Rien de bien nouveau, au fond, mis à part que ce foyer de jeunes travailleurs new look, nommé « @Home », sera exclusivement destiné aux start-upeurs de la Halle Freyssinet, qui non contents de passer la majeure partie de leur temps ensemble dans leurs villages, se côtoieront donc aussi pendant les rares instants privés qui leur resteront. La ville d’Ivry pose quelques garde-fous (implantation en rez-de-chaussée de commerces et services ouverts sur la ville, engagement à ne pas faire de ces logements minimum un produit locatif ordinaire), avant d’accorder le permis de construire en juillet 2015. Livraison prévue : 2017.


Réinvention

Janvier 2016, annonce des résultats de la consultation « Réinventer Paris », portée par Jean-Louis Missika, promu entre-temps adjoint d’Anne Hidalgo chargé de l’urbanisme, de l’architecture, des projets du Grand Paris, du développement économique et de l’attractivité. Xavier Niel et l’école 42 sont lauréats sur le site du 73-89, boulevard Bessières, situé… pile en face de l’école 42. Baptisé « NOC » (Not Only a Campus) le projet est conçu par Adrien Raoul (AR studio d'Architectures), avec l’artiste Christian Delécluse et l’ingénieur HQE Franck Boutté.

L’équipe est la mieux-disante, certes, mais le jury salue aussi le programme révolutionnaire ici proposé. En « réinventant le dortoir », il s’agit tout simplement de résoudre la question du sommeil pour ceux qui ne pourraient pas venir étudier à l’école 42, faute de moyen pour se loger. Comment ? En proposant aux élèves de l’école 42 d’occuper à l’heure, à la journée ou à la semaine une centaine de « lits technologiques » individuels interchangeables. On se glissera à quatre pattes au moyen d’un clapet vitré dans ces jolis caissons de bois empilés comme des Lego, où l’on ne tiendra pas debout, et à peine assis. Une solution qui, précise la notice du concours, permettra aux jeunes gens de s’affranchir « des contraintes de l’hygiène et du sommeil ». Aux grincheux qui feraient remarquer qu’habiter est une compétence anthropologique, qui ne se limite pas à régler deux nécessités physiologiques, on opposera le caractère ludique de ces paysages reconfigurables à l’infini, et les vertus solidaires de l’épicerie prévue au rez-de-chaussée.


Écosystème ?

Quant aux réacs qui suggéreraient qu’il y a parfois un peu mélange des genres dans ces opérations parisiennes, on rappellera une fois de plus l’adage de Xavier Niel : « L’État n’a plus argent et ça, on le sait. La société civile, elle, a de l’argent et crée des choses différentes. » Mais au profit de quel projet de société, justement ?

Ses équipes aiment à employer le terme d’« écosystème » pour décrire la vision globale du patron de Free : une communauté d’êtres vivants développant un réseau d’échange et d’énergie, entre eux, et avec leur environnement. Que les projets parisiens du milliardaire fassent système, aucun doute, puisqu’il s’agit d’imbriquer formation, hébergement, incubation, et d’investir dans chacun des maillons de cette chaîne en pariant sur sa rentabilité finale. Reste à savoir si cet environnement, qui contribue à gommer toute limite entre l’intime et le public, le travail et le loisir, le jour et la nuit, constitue encore un cadre de vie. Et à se demander si le paternalisme de la star hexagonale du capitalisme cool ne devient pas un tout petit peu trop autoritaire.


Lisez la suite de cet article dans : N° 248 - Octobre 2016

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