Hommage - Livio Vacchini 1933 - 2007

Rédigé par Christian DEVILLERS
Publié le 09/05/2007

Article paru dans le d'A n°164

L’un des grands architectes de ce temps vient de disparaître. Son œuvre peut paraître difficile au premier abord. Il faisait partie des rares architectes qui, comme Louis Kahn, pensent que rechercher la beauté est une façon d’occulter la nature du problème. Fuir la séduction pour aller à l’essentiel, pour re-commencer l’architecture : « s’appuyer sur la terre, s’élever, clore vers le ciel », construire un ordre, se donner des règles sans lesquelles il n’y a pas d’œuvre, rechercher la plus extrême précision, aller au fond de son intuition et, au prix d’un immense labeur, conquérir la liberté. Livio Vacchini était un homme profondément libre et humain. Il était « un homme de notre temps, un Grec antique, un constructeur de pyramides ». Son architecture est d’une stupéfiante nouveauté : elle possède la force, la sérénité et la joie.

Nous publions ici le dernier chapitre du livre Capolavori (Chefs-d’œuvre) de Livio Vacchini, paru en 2006 aux éditions du Linteau :


Le faire et la connaissance D’habitude, la tâche à accomplir est banale. En travaillant, la banalité de la besogne est vite dépassée et se mue en une nécessité de nature spirituelle : la nécessité de construire une pensée.

Faire un projet signifie s’adonner au plaisir de construire une pensée.

Le moteur qui déclenche ce processus est le sentiment d’incapacité qui nous saisit avant et pendant le travail et c’est le besoin de nous délivrer de cette frustration qui nous fait avancer : notre condition psychologique consiste à ne pas savoir.

La jouissance surgit lorsqu’on se croit délivré, mais la délivrance n’arrive pas tout de suite, il faut de la patience et le temps vécu avec un mauvais projet est toujours très long. Ce n’est qu’à travers un mauvais projet qu’on peut atteindre un bon résultat. C’est lui qui nous fait progresser et souvent il arrive même que pour se débarrasser d’un mauvais projet, il n’y ait d’autre choix que de le réaliser.

C’est l’erreur qui nous conduit à la vérité.

Le travail consiste à poursuivre avec acharnement une image parfaite et il y a en cela exaltation, obsession. L’obsession nous immunise contre l’intérêt porté à des choses non pertinentes.

On a l’impression que chacun de nos actes, même le moindre, doit être une invention ; rien n’est jamais un simple détail.

Faire un projet, c’est calculer. La forme n’est rien d’autre que le résultat de ce calcul. Mais il n’y a pas qu’un seul calcul possible et quand les yeux donnent tort à mon calcul, je le refais. Il n’y a pas un calcul plus vrai qu’un autre, il y en a simplement un qui est plus utile. Tout calcul est fait en fonction d’un résultat pratique.

Tout ce que je connais est issu de mon travail. Je connais seulement ce que je sais faire. Le faire est mon unique source de certitude.  

Je n’ai pas l’amour du savoir, je n’ai que l’amour du connaître.  

Je n’aime pas le beaucoup, le très peu me suffit.

J’aime penser, ajouter une pensée à une autre, croire qu’une idée n’est que la promesse d’une autre idée.

J’aime réduire l’irrationnel au minimum et porter le rationnel jusqu’aux limites extrêmes.

Mon univers est logique, compréhensible et transmissible. J’aime en parler tout en sachant combien il est dangereux de mettre un bon projet sous les yeux d’un ignorant.

Le faire est le fruit du contact de deux éléments : le credo, le dogme inébranlable, et la théorie, autant dire la règle, le calcul.

Le credo relève de l’ADN de chaque personne, tandis que la théorie est liée au projet à élaborer, tout projet ayant sa propre règle. C’est en effet la théorie qui confère à l’œuvre un intérêt général. Le résultat pratique n’est jamais calculable, mais lui seul est en mesure de corriger la théorie, la préciser et l’amplifier.

La vérité n’est jamais quelque chose que l’on peut connaître a priori, elle est toujours et uniquement une vérité propre à l’objet. Sans la règle, sans la théorie, l‘intellect est incapable de construire, de réagir de manière différente suivant les situations, de tirer profit du hasard et de s’en servir. C’est la théorie qui nous rend capables de découvrir les relations entre des éléments en apparence différents et de découvrir les différences entre des éléments en apparence identiques.

Contrairement à la théorie, le credo ne confère pas à une œuvre un intérêt plus grand ou moins grand, mais c’est la base sur laquelle se fonde toute la construction de la pensée. Le credo ne confère pas qualité à une œuvre.

Bien sûr, je peux citer quelques points importants de mon credo :

L’architecture est un rituel, une question éthique, non esthétique, une question mentale, c’est un instrument, elle n’a pas de temps, elle détermine le contexte. La qualité est objective ; la forme est un résultat, pas un but, elle n’a pas d’essence ; l’ordre est intrinsèque et le tout n’est pas la somme des parties ; la  lumière est matière et géométrie.

Je voudrais être à même de ramener ma pensée à des modes anciens et implicitement d’en produire des nouveaux en perpétuant ainsi la tradition.  

Travailler signifie participer à un rite, c’est la célébration du travail fait par ceux qui nous ont précédés, un remaniement de leurs chefs-d’œuvre, un moyen de prolonger leur vie, une restitution de leur pensée.

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