Jacques Derrida (1930-2004) : déconstruire le déconstructivisme

Rédigé par Jean-Paul ROBERT
Publié le 22/11/2004

Bernard Tschumi, MT4, The block, Manhattan transcripts, 1978-81 : une prémonition du 11 Septembre?

Article paru dans d'A n°141

Par quels détours la figure de Jacques Derrida, disparu en octobre dernier, aura-t-elle marqué l'architecture contemporaine ? Comment ce penseur, dont la longue entreprise a essentiellement porté sur le texte, a-t-il pu être invoqué pour justifier, ou cautionner, une de ses tendances ? Quel rapport entre l'idée de déconstruction, à laquelle il a été assimilé, et le « déconstructivisme », sur lequel continuent de s'appuyer nombre de commentateurs ? Par quelle illusion ces deux mots semblent-ils converger en d'improbables rencontres ?

Ce n'est pas en pénétrant l'œuvre du philosophe que se trouvera aisément la réponse à ces questions. La rhétorique de Jacques Derrida est pour le moins hermétique ; procédant de chiasmes (« la philosophie, comme théorie de la métaphore, aura d'abord été une métaphore de la théorie »), d'oxymores (« telle est l'étrange logique alogique de ce que j'appelle l'itérabilité »), de paradoxes (« le concept d'itérabilité est un concept sans concept… ») et de néologismes (la « différance », la « déconstruction »…), sa pensée semble s'enfermer dans des énoncés impénétrables au commun et s'élever à des hauteurs qui lui restent inaccessibles. Les zélateurs du philosophe rapporteront cette difficulté à l'ampleur d'une entreprise irremplaçable, consistant à interroger sans relâche les présupposés des grands édifices métaphysiques et ontologigues de la pensée occidentale, jusqu'à les faire vaciller. Voici déjà qui rapproche peut-être Derrida de l'architecture : la perception d'un espace de la pensée, de la pensée comme un espace qu'il s'agit de parcourir pour le desserrer. Plutôt que de contempler, d'agrandir ou de construire des édifices de vérité, il importait, pour lui, d'y cheminer, d'en attaquer le ciment, de provoquer et d'en agrandir les failles, pour découvrir, sinon de nouvelles vérités, au moins de nouvelles voies, de nouvelles traces. Ouvrir ces cheminements, en ne cessant de « questionner la question », est facteur de mouvement, de libération, d'ouverture vers de possibles devenirs. Cette démarche vise à trouver de nouvelles interventions sur le monde et le réel. Outre celle du politique, la tentation de la création se fait ainsi jour, qui aura porté Derrida à reconnaître dans l'architecture « des mots, des motifs, des schèmes [qui lui] étaient familiers », à y voir une « traduction, une transposition analogique » de sa propre entreprise – d'autant que sa filiation heideggerienne le rapprochait des questions de la technique et de l'habitabilité. La rencontre eut lieu dans les années 1980, avec une figure qui, comme lui,  avait trouvé aux états-Unis une reconnaissance et un piédestal. Bernard Tschumi était en charge du parc de La Villette, et son discours semblait faire écho au sien : à l'idée de « déconstruction » avancée par le philosophe répondaient celles de « disjonction » et de « discontinuité » professées par l'architecte. D'une amitié allait en naître une autre : Tschumi présenta Peter Eisenman à Derrida, et les invita, en 1985, à écrire le scénario d'une séquence du parc. Si l'entreprise n'eut pas de suite, il resta que l'un et l'autre des  architectes purent se prévaloir (et ne se privèrent pas de le faire) d'un prestigieux parrainage. Tandis que Derrida soulignait le caractère analogique entre architecture et philosophie, l'instrumentalisation par la sphère architecturale de son nom allait bon train. Elle fut scellée avec l'exposition de 1988 au MoMa de New York, montée par le critique Mark Wigley sous l'aile de Philip Johnson : le « déconstructivisme » était né du besoin américain de proclamer ce qui fait tendance et de désigner le correct du moment. Ce terme allait à son tour connaître, mais dans le seul champ de l'architecture, une belle fortune critique. Devenu vulgate, il renvoie à la paresse de nombre de commentateurs qui trouvent dans ce genre de catégories formelles une commode manière de ranger les projets et les choses, sans plus s'interroger sur ce qui les fonde, tout s'auréolant d'un noble nimbe. Ne cessant d'y inclure de nouvelles figures défaites (aujourd'hui exponentiellement générées par le digital), ne risquant guère d'être dénoncés, tant le texte derridien est à la fois subtil et prudent, ils contribuent à asseoir un malentendu que le philosophe, fidèle en amitié, ne prit pas la peine de lever.

Parmi la très importante bibliographie de Derrida, soulignons "Point de folie, maintenant l'architecture", in « Psyché, inventions de l'autre », Galilée, nouvelle édition augmentée, 1998 ;
« De l'hospitalité », Galilée, 1997. Voir aussi le site : http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/metropolitains

Les articles récents dans Point de vue / Expo / Hommage

« Géographies construites » : Paulo Mendes da Rocha à la Casa da Arquitectura de Matosinhos Publié le 04/09/2023

Il était temps qu’une exposition rende hommage à Paulo Mendes da Rocha (1928-2021), l’un des … [...]

Le grand oubli de la commodité Publié le 04/09/2023

Face à la catastrophe climatique dont l’opinion publique a largement pris la mesure avec la ter… [...]

Déconstruire, dit-elle « Le laboratoire du futur », 18e Biennale internationale d’architecture de Venise Publié le 29/06/2023

La Biennale internationale d’architecture de Venise, qui a ouvert ses portes en mai dernier, sembl… [...]

Architectures de la vie privée Monique Eleb [1945-2023] Publié le 27/06/2023

La professeure et chercheure, Monique Eleb est décédée en mai 2023. En plus des nombreux ouvrag… [...]

[EXPO] Design x Durable x Desirable Publié le 08/06/2023

Le sud du 11e arrondissement était autrefois occupé par de nombreuses usines de meubles. C’est… [...]

[ART] Machine critique Publié le 08/06/2023

Pulse est une installation sonore de Susanna Fritscher présentée jusqu’au 4 juin au Forum de l… [...]

.

Réagissez à l’article en remplissant le champ ci-dessous :

Vous n'êtes pas identifié.
SE CONNECTER S'INSCRIRE
.

> L'Agenda

Décembre 2023
 LunMarMerJeuVenSamDim
48    01 02 03
4904 05 06 07 08 09 10
5011 12 13 14 15 16 17
5118 19 20 21 22 23 24
5225 26 27 28 29 30 31

> Questions pro

Quelle importance accorder au programme ? [suite]

C’est avec deux architectes aux pratiques forts différentes, Laurent Beaudouin et Marie-José Barthélémy, que nous poursuivons notre enquête sur…

Quelle importance accorder au programme ?

Avant tout projet, la programmation architecturale décrit son contenu afin que maître d’ouvrage et maître d’œuvre en cernent le sens et les en…

L’architecture au prisme des contraintes environnementales : le regard singulier de Gilles Perraud…

Si les questions environnementales sont de plus en plus prégnantes, les labels et les normes propres à l’univers de la construction garantissent…