Seize logements sociaux et deux locaux d’activité, Paris 18e arrondissement

Rédigé par Karine DANA
Publié le 04/04/2018

Caractérisée par la surabondance et le surdimensionnement de ses baies, cette opération de logements montre que la création d’une situation d'excès permet d’inventer de nouveaux rapports à la ville, aux usages et à l’environnement.


À l’origine de cette volonté affirmée d’ouverture, l’interprétation d’une situation urbaine très spécifique : une parcelle en proue d’îlot dans un tissu faubourien très dense, une surface au sol réduite, une position en léger contre-haut à la croisée de deux axes lancés symétriquement. Les architectes comprennent cette condition rare mêlant prestance et congestion comme une occasion d’initier de nouvelles relations et de dissoudre les limites entre l’architecture et la ville, l’habitant et l’espace public, l’intérieur et l’extérieur. En position de force, cette petite parcelle très entourée mais bénéficiant d’un dégagement en proue invite à risquer de nouvelles typologies et usages. Elle favorise paradoxalement une culture de la démesure, seule issue pour engendrer des échappées dans une configuration urbaine si tendue : vers le ciel, la rue, les bâtiments voisins, il s’agit en effet de chercher des prolongements au-delà de l’emprise du terrain. Les architectes ne cherchent pas à entrer en rupture avec l’écriture faubourienne, mais à l’amplifier. L’inscription de leur programme de logements obéit à une forme d’ordonnancement presque classique : empilement de portiques en béton brut avec joint creux à hauteur d’allège pour absorber les reprises de coulage, et enfilade de baies de très grande taille sans différenciation d’usages. La tension de ces façades tient à la recherche de deux états limites : une extrême transparence par la maximisation des surfaces vitrées et une minimisation des parties pleines.

 

Ces grands percements sur la ville et l’optimisation des apports solaires répondent à un questionnement critique de l’agence vis-à-vis de la génération de bâtiments de logements issus de la stricte application des normes environnementales, systématiquement fermés au nord, isolés par l’extérieur et coupant l’usager de tout rapport à la ville. À cette approche générique, les architectes opposent une démarche nécessairement située et active, particulièrement lisible dans cette opération. « Au sein de l’agence, la question environnementale est abordée comme un débat permanent et ouvert. C’est une question de société qui ne peut être réduite à des réponses technologiques ni standard. Nous pensons notamment que l’intégration de la dimension de l’usage et de l’espace vécu à cette réflexion est fondamentale », explique Armand Nouvet, ouvrant la question de l’écologie à celle du comportement, du geste, de la mobilité.

 

Habiter en situation ouverte

Ainsi, à proximité de la ZAC Pajol et du secteur d’aménagement de l’impasse Dupuy, entre les faisceaux de voies de la gare de l’Est et de la gare du Nord, le programme s’élève à R + 6 sur les 200 m2 d’une parcelle issue du regroupement de deux terrains, offrant au rez-de-chaussée un niveau dédié aux locaux d’activité, et trois logements PLAI, huit PLUS et cinq PLS répartis en cinq T2, cinq T3, cinq T4 ainsi qu’un cinq-pièces. Au regard de cette complexité typologique et du nombre de deux et trois-pièces, les architectes décident d’organiser trois logements par niveau de sorte que tous bénéficient d’une double orientation : deux sont aménagés en proue, séparés par un refend, et un logement est situé à l’arrière, transversalement aux rues Philippe-de-Girard et Pajol.

 

Fortement exposée à la ville et aux éléments climatiques, cette architecture soulève évidemment la question décisive des manières d’habiter en situation ouverte. Pour y répondre, les architectes ont développé pour les logements en proue un dispositif de façade reposant sur trois niveaux d’intervention : des panneaux vitrés sur rails à ergonomie adaptée, des stores extérieurs à projection et une circulation intérieure périphérique. La combinaison de ces trois facteurs fabrique une épaisseur de façade essentielle pour garantir confort et intimité d’usage.

 

La recherche de fenêtres coulissantes à menuiseries bois a été la première exigence des architectes, rejetant l’option de grands ouvrants à la française dont le dégagement encombrant contraint beaucoup les usages. Ils s’orientent sur une solution à double vantail, l’un est un coulissant à frappe octroyant une parfaite étanchéité à l’air, et l’autre un vantail semi-fixe à battant. La qualité de la menuiserie repose aussi sur la réalisation artisanale de châssis en mélèze, une essence de bois parmi les moins traitées. Associé à cette fenêtre au dessin très précis, un travail sur les stores a été effectué pour moduler les apports solaires, l’obscurité et la privacité des logements. À la différence des tentures montées sur glissières verticales qui font le plus souvent écran, ces stores relèvent d’un système à gradation. Devant les séjours, sur les trois quarts de leur course, ces protections se projettent à l’italienne et s’arrêtent au niveau du garde-corps. Devant les fenêtres des chambres, la fin de la course s’opère verticalement en glissant derrière les garde-corps pour garantir un assombrissement total. « Nous voulions que ces stores participent du bâtiment et de sa vie. À la manière d’un rideau, ils offrent une richesse qui permet de gérer son rapport à l’extérieur et à la ville », argumentent les architectes. Troisième élément de ce dispositif de façade, une circulation tournante offrant aux usagers la possibilité d’un double cheminement pour accéder aux chambres ou aux cuisines et permettant d’intérioriser des petites loggias devant les salles de bains, en recul de la façade. Cette situation de respiration devant les pièces humides qui bénéficient d’un second jour au moyen d’un ouvrant à battant est vécue comme un espace tempéré, au statut assez libre. Ce milieu intermédiaire est précisément issu de cette volonté d’exagération des ouvertures. En position ouverte, les baies transforment cet intérieur en espace extérieur protégé, alors que ces petits plateaux de logements ne pouvaient pas – a priori – en bénéficier.




Maîtres d'ouvrages : Élogie-Siemp
Maîtres d'oeuvres : Armand Nouvet architecture et urbanisme ; Robin Mazzola chef de projet 
Entreprises : SIBAT
Surfaces : surface utile logements 1 099 m2 - Surface plancher logements 1 131 m2 ; surface utile locaux d’activités 125 m2 ; surface utile locaux d’activités avec sous-sol 190 m2 
Cout : 2,7 millions d’euros HT
Date de livraison : concours 2013, livraison 2018

Rue Pajol, opération de logement mené par Armand Nouvet<br/> Crédit photo : GUILLAUME Clément Vue de l'intérieur de l'immeuble de logements<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel Vue de l'intérieur de l'immeuble de logements<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel L'opération est située à proximité de la ZAC Pujol, entre les faisceaux de voies de Gare de l'Est et Gare du Nord<br/> Crédit photo : GUILLAUME Clément Plan de situation de l'opération, en proue d'îlot dans un tissu faubourien très dense<br/> Crédit photo : dr -

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