Un espace initiatique : École nationale supérieure de la photographie, Arles

Architecte : Marc Barani
Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 04/05/2020

Le nouveau bâtiment de Marc Barani pour ENSP Arles pose les trois questions contenues dans le nom même de l’institution : qu’est-ce qu’une école « supérieure » ? Qu’est-ce que la photographie ? Comment construire à Arles ?

 

 

Vous sortez de la gare et vous longez le mur de l’ancienne fortification romaine. Lorsque vous arrivez à la tour d’angle polygonale, vous tournez à gauche et vous prenez l’avenue Victor-Hugo dans le prolongement du boulevard des Lices, le grand axe du XIXe siècle qui suit la limite sud de la cité antique. Derrière les hauts alignements d’arbres, vous commencez à apercevoir la tour tellurique stratifiée de caissons de titane de Frank Gehry, qui marque l’emprise de la Fondation Luma sur la commune.

 

Géographie

Face à cette verticale, qui témoigne d’une architecture qui sait se positionner à l’échelle du territoire, lévite à quelques mètres du sol une plateforme métallique sombre et pesante qui rend compte elle aussi, à sa manière, de la géographie. Vous êtes arrivé, et l’horizontale cadre inexorablement le paysage dégagé qui s’étend à l’arrière pour suivre à rebours le cours du Rhône. Elle repose en porte-à-faux, comme une table, sur un alignement de quatre piles servantes cyclopéennes. Vous vous approchez pour entrer et vous vous apercevez, légèrement désappointé, que le sol se dérobe de ce côté de l’avenue. Une faille escarpée d’environ 8 m de profondeur sépare le bâtiment de la voie. Et il ne vous apparaît plus dans la continuité urbaine mais comme un long navire amarré au soutènement de l’avenue par deux passerelles d’accès lancées au-dessus du vide. Des sauts-de-loup très prémédités remplacent les garde-corps pour vous préserver, jusqu’au dernier moment, la surprise de cet arrachement.

Le pont de ce navire est clôturé par de hauts vitrages aux menuiseries très fines, à peine perceptibles. Là, de part et d’autre de l’accueil, se déploient les parties publiques de l’école totalement visibles de l’extérieur : un amphithéâtre mutualisable creusé dans la dalle et un vaste espace muséal occultable par des stores. Tandis que la bibliothèque et les ateliers sont relégués en fond de cale.

Traversons la passerelle et le hall d’entrée car de l’autre côté nous attend une nouvelle surprise : un bloc massif et inerte, un mastaba aux murs aveugles et imperceptiblement penchés, vient s’encastrer comme un récif dans la coque du bateau. Il accueille administration et salles de cours autour d’un cloître entouré de deux galeries superposées de colonnes au rythme presque classique.

Descendu au rez-de-jardin, vous pourrez arpenter le paysage dévasté par les ingénieurs du XIXe siècle qui, sans aucun respect pour cette partie nord de la nécropole antique des Alyscamps chantée par Dante, ont creusé le sol pour y effectuer des travaux de terrassement. La ligne de TGV Paris-Méditerranée et ses ateliers de maintenance se sont depuis immiscés dans la faille existante. Un paysage d’une violence inouï auquel l’architecte n’a pas voulu toucher pour préserver la beauté sublime qui s’en dégage. La colline de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul-de-Mouleyrès, coupée à pic, laisse encore entrevoir des tombes béantes d’où sortent des sarcophages en suspension. Dans cet envers de la ville, le bâtiment qui apparaissait tout à l’heure calme, comme un fauve domestiqué, se déchaîne subitement pour affirmer sa verticalité et sa puissance d’infrastructure culturelle connectée aux infrastructures de transport, comme pouvaient l’être les arènes et le théâtre d’Arles desservis par le réseau des voies pavées et le pont romain traversant le Rhône.

 

École d’Athènes

Ce projet permet aussi de réfléchir sur ce qu’est et doit être un lieu d’enseignement. Ainsi, il s’ouvre sans retenue sur la ville pour mettre en scène conférences et expositions présentant la production de cet espace de création. Mais, sous cette transparence et cette ouverture, se cache une hétérotopie, un espace coupé du monde, réservé à quelques-uns et possédant ses propres protocoles, ses propres règles. C’est ce que rappelle la douve piranésienne coupant, du monde profane, l’école pensée comme un véritable espace initiatique, qui garde pour l’architecte-anthropologue une relation étroite avec l’indicible et le sacré. L’isolement et l’enfermement s’affirment sans faux-semblants comme les conditions sine qua non de l’apprentissage, comme en témoignent les salles de cours qui trouvent leur seule extériorité dans la cour intérieure. Un système panoptique pondéré par le grand escalier, où étudiants, enseignants et artistes invités peuvent s’asseoir, se rencontrer, débattre et discuter comme les philosophes et les peintres irréconciliés rassemblés par Raphaël dans son École d’Athènes…

La complexité et la contradiction du projet rendent compte du fait que la photographie est à la fois derrière nous, dans la réactivation des anciennes techniques de captage de la lumière, et devant nous : un art en perpétuelle mutation entre le numérique, la vidéo et les technologies émergentes, une discipline qu’il s’agit moins de transmettre que de redéfinir en permanence.

 

Rosebud

En bien des points, la mémoire des réalisations précédentes de Marc Barani affleure dans cette dernière réalisation. Le cadrage du paysage renvoie à la montagne découpée du cimetière de Roquebrune-Cap-Martin, qui parvenait à emprisonner la ligne infinie de l’horizon. Les quatre piles de pont, les grands plateaux libres ouverts au déploiement de la logistique et la rampe réservée aux livraisons qui s’enroule pour rejoindre le studio photo autonome du rez-de-jardin montrent l’assimilation de l’architecture à l’infrastructure et les acquis de la gare des tramways de Nice. Quant à l’épaisse toiture servante et ses impressionnants porte-à-faux, qui renferment la climatisation à haute technicité, elle avait été testée dans le laboratoire à ciel ouvert du chantier de la villa surmontant la mer.

Mais, comme dans le Rosebud de Citizen Kane, la vraie référence est à chercher ailleurs, non dans la propre œuvre de l’architecte, mais dans celle d’un autre. Dans la villa Arson, le chef-d’œuvre de Michel Marot, où Marc Barani a entrepris des études de scénographie après son séjour au Népal puis est intervenu comme enseignant et comme architecte en y aménageant notamment les locaux du pôle numérique. Un blockhaus, utilisant les galets de la plage de Nice, dont le toit terrasse ouvert sur un paysage à couper le souffle s’offre comme un espace muséal à ciel ouvert. Tandis que salles d’exposition et salles de cours ne trouvent leur extériorité que dans les passages et les escaliers où artistes en résidence, étudiants et enseignants peuvent se croiser, discuter et refaire le monde.



Maîtres d'ouvrages : ministère de la Culture ; maîtrise d’ouvrage déléguée : Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la culture (OPPIC)

Maîtres d'oeuvres : Atelier Marc Barani ; Moritz Krüger, chef de projet ; Francesco Corona, Céline Medina, Jean Paysant, architectes – Économiste : Mazet & Associés – BET structure : Khephren Ingénierie – BET fluides : Espace Temps – HQE : Eléments Ingénieries – Conception lumière : ACL – BET acoustique : ACV – Scénographe : dUCKS scéno

1 % artistique : Raphaël Dallaporta

Surface SHON : 4 014 m2 SU, 4 800 m2 SDO

Coût : 11,8 millions d’euros HT

Date de livraison : concours, 2014 ; études, 2014-2016 ; chantier, 2016 ; livraison : 2019

Ecole nationale supérieure de la photographie, Arles <br/> Crédit photo : DEMAILLY Serge La sortie vers le fond de la douve, Ecole nationale supérieure de la photographie, Arles <br/> Crédit photo : DEMAILLY Serge Ecole nationale supérieure de la photographie, Arles <br/> Crédit photo : DEMAILLY Serge Ecole nationale supérieure de la photographie, Arles <br/> Crédit photo : DEMAILLY Serge Le hall d'accueil et l'escalier, Ecole nationale supérieure de la photographie, Arles <br/> Crédit photo : DEMAILLY Serge

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