Variations libres autour de la pièce 40 logements collectifs à usage locatif social, Dijon

Architecte : Sophie Delhay
Rédigé par Cyrille VÉRAN
Publié le 08/07/2019

Dans la continuité d’une opération de logements à Nantes réalisée au sein du collectif Boskop, Sophie Delhay poursuit l’exploration sur la pièce à l’affectation indifférenciée, conviant l’habitant à inventer son propre mode de vie. À Dijon, l’architecte pose ce protocole dans un bâtiment où les typologies d’habitat collectif, intermédiaire et individuel s’assemblent pour former une unité de voisinage favorisant la sociabilité. La réflexion injectée dans cet organisme expérimental, comme les minutieuses attentions portées aux usages ouvrent un horizon salutaire pour ce programme particulièrement normé. Cette émancipation ne peut néanmoins se comprendre sans s’attacher à la genèse du projet et au processus de co-conception engagé avec la maîtrise d’ouvrage.

S’il est un programme figé par les cahiers des charges, les normes et les ratios d’optimisation, c’est bien le logement. Comment se dégager des standards auxquels on l’assigne? L’architecte Sophie Delhay s’y emploie avec ténacité depuis une première livraison à Nantes, un habitat collectif déployé en nappe où les pièces de taille identique ouvraient déjà le champ d’une libre appropriation à ses occupants. À Dijon, cette exploration se complexifie par le regroupement de trois programmes (logements individuel, intermédiaire et collectif) dans un édifice unitaire étagé en gradins. L’habile jeu combinatoire, très oulipien, organise cette collection de pièces en plusieurs configurations selon la situation dans l’immeuble et les typologies. Et pour chaque type, la distribution a été pensée comme un système à la carte, offrant la plus grande souplesse d’occupation. Au sein de l’édifice d’un seul tenant, chaque logement déploie ainsi sa singularité, dans ses qualités spatiales comme dans ses scénarios d’usage.

Du générique au sériel

Paradoxalement, cette diversité typologique a pour point de départ une seule et même pièce. L’unité de base, sans fonction assignée. Son calibrage – un carré de 13 m2 (3,60 m x 3,60 m) – ne renvoie à aucun standard d’affectation mais correspond exactement à l’écart de surface entre les types, entre un T1 et un T2, entre un T2 et un T3 (1,5 pièce), entre un T3 et un T4, etc. Dans ce calcul, une salle de bain et une cuisine comptent chacune pour une demi-pièce, un séjour pour deux pièces. À ce décomptage s’ajoutent les loggias ou terrasses – une pièce – dont tous les logements sont dotés sans exception. Cette grammaire induit de fait une remise à plat des schémas auxquels les maîtres d’ouvrage se conforment par principe : finis la partition jour-nuit, les couloirs, les surfaces affectées selon les fonctions, qui découlent souvent, dans un souci de rationalité, de la structure calée sur les dimensions du parking. Plus grande qu’une chambre et plus petite qu’un séjour, cette pièce indéterminée offre de justes proportions à l’interprétation, avec d’autant plus d’aisance que les grandes portes (équipées de châssis coulissants en bois pour leur fermeture) facilitent la mise en relation de l’une à l’autre. À l’habitant de se montrer actif, de se saisir de ce plan, intense dans ses relations visuelles et spatiales et souple dans son aménagement. Cette pièce emmène avec elle l’ensemble du projet. La structure répétitive – une trame poteaux-dalles de béton de 3,80 m d’entraxe – prime sur celle des parkings ; la hauteur sous-plafond (2,66 m contre 2,50 m en général) amplifie ses dimensions ; l’équipement électrique, l’occultation et les rangements ont été pensés pour ne pas contraindre l’affectation. Ce principe d’indifférenciation colonise les baies, ramenées à deux formats et nichées dans l’alcôve d’une façade épaisse qui intègre placards, luminaires, rideaux côté ville et banc côté jardin. Le dispositif est soigneusement étudié et dessiné pour que les occupants aient envie d’habiter ces fenêtres sans les encombrer de meubles.

Dans cette volonté de briser les conventions, de ne pas mettre en boîte la vie des gens, on devine la personnalité un brin libertaire de l’architecte. Sophie Delhay n’a pas d’idées préconçues sur la manière de se loger. Quels sont d’ailleurs au juste les attentes et besoins des individus, qui se font plus diffus et semblent évoluer plus vite que le marché? À l’image des mouvements pendulaires urbains, les pratiques désynchronisées au sein d’un domicile, à l’échelle d’une journée ou d’une semaine, affectent la « sur » ou « sous » occupation des espaces. De même, l’élasticité des groupes domestiques (familles monoparentales, colocations, etc.) ne coïncide plus vraiment avec l’archétype de la famille. Partant de ce constat, l’architecte envisage dès lors le logement comme un organisme flexible, où les habitants peuvent inventer leur mode de vie selon leur tempo. Dans la mécanique réglée du projet, ces variations libres s’effectuent à l’échelle de la pièce et de l’appartement.

Quatre programmes, une même forme urbaine

Cet affranchissement croise une autre valeur : la sociabilité de l’habitation, que J.-B. A. Godin avait théorisée et mise en pratique dans le familistère de Guise. Elle avait réinterprété ce Palais social dans une opération de logements collectifs à Lille, où chaque étage libérait un tiers-lieu destiné aux habitants et associations de quartier, pour faire du « vivre ensemble » une expression qui ne soit pas galvaudée. À Dijon, cette idée prend d’abord l’aspect d’un espace partagé, soit dix pièces de la collection, en balcon sur les frondaisons de la ville, et d’un jardin commun abrité dans l’équerre du bâtiment. Elle se traduit surtout par la proposition d’un gabarit unitaire qui n’entend pas faire de distinction entre le petit et le grand collectif, l’habitat intermédiaire et l’habitat individuel – mixité programmatique donnée au départ. Les prescriptions urbaines de cette ZAC en construction suggéraient pourtant de négocier la transition des échelles entre le pavillonnaire présent d’un côté et les îlots de ce quartier en renouvellement urbain. Dans le projet, celle-ci s’opère par l’assemblage des unités. De la partition de la pièce découle cette morphologie pyramidale enveloppée uniformément d’un simple bardage, qui échappe à toute stigmatisation dans sa forme urbaine. Ici, on habite un même immeuble et on y accède tous par un grand porche ouvert sur la ville. Le porche franchi, les programmes s’expriment dans le ressenti différencié pour « rentrer chez soi »: de plain-pied et par les loggias privatives pour les neuf « maisons » à RDC; par un escalier extérieur aux extrémités des ailes et une terrasse commune pour les logements intermédiaires; par un escalier et de petits halls intérieurs pour le petit collectif; et par un ascenseur pour le grand collectif.

Méthode

Cette façon intelligente de secouer tous les stéréotypes invite à se pencher sur la genèse du projet. C’est en proposant une méthode que l’architecte est parvenue à embarquer l’équipe de maîtrise d’ouvrage. Elle a pro - posé d’associer à la réflexion en amont deux services qui habituellement travaillent selon des temporalités différentes : celui qui construit, celui qui exploite. Un frein pour faire bouger les lignes… Le dialogue a permis de reconsidérer le programme ini - tial, sujet évacué, au profit de discussions sur l’intime et le partage, et de faire émer - ger une série d’hypothèses d’assemblages de pièces et de morphologies urbaines. La façade épaisse a été « éprouvée » dans une maquette à échelle 1. Pour dénormer un programme, rien de tel que susciter l’adhé - sion en faisant preuve de pédagogie et en établissant des relations de confiance. Sans entamer ce processus de co-conception avec la maîtrise d’ouvrage, on peut gager que cette exploration n’aurait pu aboutir. Elle a été rendue possible par la procédure de sélection, un appel d’offres restreint basé sur une note méthodologique. Dès lors, dans le cadre d’un concours, où l’architecte est jugé sur un projet, cette opération atypique aurait-elle pu voir le jour? On s’interroge aussi sur le contexte de la production actuelle, où la promotion privée a désor - mais la main. Soumise à des objectifs de rentabilité, aurait-elle validé ces développés de façade, hauteurs sous-plafond, terrasses ou loggias identiques pour le T1 comme le T5? Enfin, si la démarche fait naître une morphologie à l’épannelage singulier qui s’accorde à l’urbanisme de la ZAC, quel se - rait son prolongement dans le tissu constitué et homogène de la ville dense ? Pour être stimulée, l’expérimentation a besoin d’un bon terreau. Indéniablement, Sophie Delhay a identifié les leviers qu’elle saurait activer pour réussir à la mener à son terme, avec talent.

 

 

 



Maîtres d'ouvrages : Grand Dijon Habitat
Maîtres d'oeuvres : Sophie Delhay (architecte), EVP, B52, VPEAS, VERDI (BET), Clara Berthet & JDM (paysagistes) 
Surface SDP : 2800m²
Coût : 4,03 millions d’euros HT
Date de livraison : mai 2019

Vue intérieure <br/> Crédit photo : VERNEY Bertrand Vue intérieure<br/> Crédit photo : VERNEY Bertrand Le parking semi-enterré, à l’air libre et à la lumière naturelle.<br/> Crédit photo : VERNEY Bertrand Vue générale<br/> Crédit photo : VERNEY Bertrand Vue extérieure <br/> Crédit photo : VERNEY Bertrand

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