Anne Garde, « Les lieux sont porteurs d’une magie noire »

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 01/09/2007

Anne Garde - Photo Manuel Choquet

Article paru dans le d'A n°166

Observatrice inlassable de l’architecture qu’elle parcourt au gré de ses impulsions, Anne Garde recherche ces traces de présences humaines qui subsistent dans les espaces construits, longtemps après la disparition de leurs occupants. Bien que souvent vides de personnages, ses photographies sont des « images habitées » qui interrogent notre rapport aux lieux et à l’architecture.

Anne Garde aborde la photographie par l’architecture, ou l’inverse, alors qu’elle cherche à échapper à son métier de sociologue d’entreprise, trop conventionnel. En pleine reconversion, elle photographie Bordeaux, sa ville natale, qu’elle vient de quitter pour s’installer à Paris. « J’ai besoin d’une distance pour regarder les choses, dit-elle pour expliquer ce paradoxe. Je n’arrive pas à photographier les endroits dans lesquels je suis constamment plongée. » Bordeaux la Lune, son premier ouvrage, est une errance dans l’entre-deux des espaces portuaires, le port de la Lune, un lieu interlope en déshérence. « Bordeaux était alors une ville très noire, je m’intéressais à cette vie dure, aux voyous, aux hors-la-loi. » Bordeaux la Lune rappelle le Valparaiso de Sergio Larrain, les déambulations nocturnes de Léon-Paul Fargue ou d’un Philippe Soupault, l’atmosphère à la Carco des franges urbaines et des espaces marginaux. Unique différence, de taille, de ces travaux nocturnes avec ceux d’un Brassaï, les personnages ont quitté le décor et seuls les murs expriment la présence humaine. Villégiatures, son deuxième ouvrage, portant sur les grandes villas abandonnées du Bordelais, prend une dimension patrimoniale, même si l’on part plutôt à la recherche des traces des habitants, à la découverte de ces objets nouveaux car tirés de l’oubli.


L’ARCHITECTURE COMME FIL ROUGE

La suite de son travail mène Anne Garde en Lorraine, au Japon, en Inde, avec sa complice Laure Vernière, écrivain qui développe à partir des photographies des fictions qui sont autant de manière d’utiliser l’architecture, toujours en quête de lieux « habités » – usines, palais, maisons. « Je recherche les endroits abandonnés, les traces de souffrances, d’asservissement de l’humanité. » Dans ce qui apparaît comme une suite disparate, la photographe revendique une unité. L’architecture est le fil rouge de ces images nomades, parfois diffusées sous forme de livres ou plus souvent sous celle de reportages dans les magazines. Tout devient architecture : « La main devient une cabane, une construction », dit-elle en commentant les images de Fait main, une de ses dernières publications, placée sous le signe de la main ouverte de Le Corbusier. Certes Anne Garde ne va pas photographier les bâtiments récemment livrés à la demande de leurs concepteurs. Elle se comporte plutôt en exploratrice de l’architecture : au Brésil, elle redécouvre un casino aménagé dans les années quarante par Dorothy Draper, décoratrice de la Maison- Blanche à Washington. Elle s’intéresse également aux travaux plus contemporains des architectes brésiliens dans la mouvance d’Oscar Niemeyer. L’exubérance de la végétation, des formes, remplace le sentiment de souffrance et devient le nouveau moteur du sentiment d’une étrangeté soudain jubilatoire.


LA MODIFICATION DES LIEUX

Au besoin, Anne Garde peut devenir cet usager invisible qui modifie l’architecture. Après les textes, les interventions sur l’espace photographié sont une autre façon d’utiliser l’architecture pour élaborer les espaces de discours personnels. Cette démarche pourrait la situer dans le domaine de l’art contemporain, un champ qu’Anne Garde semble soucieuse de maintenir à distance. Ses interventions sont pourtant similaires à celles d’artistes plasticiens contemporains. Le feu par exemple, utilisé par Yves Klein ou Christian Jaccard, redonne vie à une usine de Lorraine : « J ’avais fait cette intervention avec le concours d’une quinzaine de pompiers… C’était une façon d’ évoquer les activités de l’usine sidérurgique désormais abandonnée. » Dans la base de sous-marins de Bordeaux, elle a recours aux pigments : « Je déposais des pigments sur les rais de lumière provenant des fentes des plafonds. Lorsque le soleil avait tourné, l’empreinte de la lumière restait sous forme de couleurs. Le bâtiment devenait comme une sorte de cadran solaire. » Dans d’autres vues, les pigments déposés dans la scène déséquilibrent l’ordre statique de l’architecture, déplaçant le regard là où il n’ aurait pas dû être. Ainsi, dans une image prise dans une halle du Creusot, un quadrilatère de pigments bleus détourne l’attention de la verrière et fait basculer une scène naturaliste dans un espace abstrait. Dans Extralight, sa dernière exposition, Anne Garde est intervenue au palais de Tokyo et dans la future Cité de l’architecture avec une poursuite de théâtre, un projecteur dont on modifie le faisceau en intercalant des filtres et en recoupant le flux lumineux. La projection d’une forme lumineuse dans un espace vide évoque le travail de Georges Rousse, un parallèle pourtant réfuté : « Georges Rousse cherche à déconstruire le lieu pour retrouver l’espace du tableau et de la peinture. Ce n’est pas du tout mon propos : je tente de modifier la perception de l’espace, je recherche le mystère et j’essaye de capter quelque chose dont l’architecture a été témoin ».

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