Ariane et le labyrinthe : Maison des avocats, Paris 17e

Architecte : Renzo Piano Building Workshop
Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 01/07/2020

La Maison des avocats qui recèle un programme complexe – comprenant un auditorium, une bibliothèque, des espaces de travail et le bureau du bâtonnier – sait pourtant s’affirmer comme une infrastructure. Elle arrime le TGI à la ville tout en s’accordant au périphérique et aux cryptes du métro qui grèvent son sous-sol.

 

La dernière œuvre parisienne de Renzo Piano vient s’établir sur une parcelle triangulaire à l’extrémité nord du parvis du tribunal de grande instance. Elle assure l’arrimage au sol de sa haute construction voisine, résolument territoriale, et parvient à lui donner une échelle urbaine. C’est là, à seulement quelques mètres de l’entrée du tribunal, que s’installent les services de l’Ordre et que se retrouveront les 30 000 avocats parisiens pour accueillir leurs clients et leurs confrères de passage.

 

Dessine-moi un pont

Sa façade délimite le vide aménagé par l’agence Moreau Kusunoki tout en montrant immédiatement son étrange structure sous sa seconde peau de verre. Un exosquelette qui, avec son mât central et les tirants de ses poutres, rappelle les piles haubanées du viaduc de Millau. Semblables aux fléaux d’une balance, ces éléments porteurs soutiennent deux porte-à-faux : la fine pointe triangulaire qui descend vers l’avenue de la Porte-de-Clichy au-dessus d’une strate cristalline d’activités indépendantes et un arrière élégamment soulevé pour mieux marquer l’entrée qui s’avance au-dessous de lui.

Le sous-sol grevé par le tunnel de la ligne 13, le puits d’accès à la 14, un réseau d’eau et de collecte pneumatique qui s’étend plus en profondeur ainsi que par les tirants souterrains du Palais de Justice ne permettaient pas des fondations traditionnelles. Aussi le noyau en béton est-il assujetti à 24 pieux qui viennent chercher la terre ferme en évitant tous ces obstacles. Ce bloc porteur contient les ascenseurs, les escaliers et les gaines qui viennent innerver les huit étages du bâtiment. De ce pilier partent, invisibles, deux poutres-treillis cyclopéennes qui s’élancent en porte-à-faux vers le sud-ouest. Elles esquissent le trapèze qui porte l’auditorium de 96 places. Une figure que vient compléter une troisième poutre soutenue par les deux poteaux en retrait de la façade arrière.

Cette structure primaire est ensuite complétée par l’exosquelette qui se maintient seulement sur deux points d’appui : les doubles mâts sud et nord. Une ceinture périphérique à laquelle sont suspendus les planchers du premier et du deuxième étage correspondant à la bibliothèque. Ce dispositif structurel permet au bâtiment d’apparaître plus transparent dans sa partie basse que dans sa partie haute, opacifiée par les nombreuses couches de stores et de rideaux qui protègent les bureaux. Ce subtil dégradé donne l’impression que l’édifice flotte dans un espace liquide. Une impression de lévitation qui ne quittera pas le visiteur.

 

Dessine-moi une maison

Mais laissons-nous guider par cette architecture qui s’affirme à la fois comme un fil d’Ariane et comme un labyrinthe. Elle ne cache ni ne dissimule rien, mais nous perd quand même dans les méandres toujours parfaitement maîtrisés de sa propre complexité.

Dès que l’on pénètre dans l’accueil, tout exprime l’hospitalité et l’ouverture à l’autre : ainsi le baldaquin où l’on montre patte blanche pour accéder aux étages est-il suspendu à la dalle de béton et reprend en mineur l’un des thèmes de l’atrium du TGI. De même, dans la bibliothèque publique : le mur de rayonnage en bois qui s’avance au centre de l’espace vers la pointe du triangle est armé de poteaux et de poutres de métal qui maintiennent à bout de bras les escaliers et les passerelles desservant les plus hautes étagères. Il s’enfonce dans une mer ou les lampes suspendues flottent comme autant d’ostensoirs. Tandis que le plafond se creuse et monte encore d’un cran au bout de la pointe ici opaque et sombre comme un haut-fond.

Dans les étages supérieurs, l’ambiance se modifie légèrement, les bureaux banalisés se succèdent. Des espaces où tout a été pensé au millimètre près pour un confort thermique et lumineux maximal. Ce sont des bocaux instillant des biotopes hyperperformants pour inciter les hommes de lois qui les occupent à se plonger sans entraves dans leurs épineux dossiers et à s’oublier dans leur travail. Les lourdes huisseries de bois, composant la structure de la façade et assurant son inertie thermique, sertissent les cadres en aluminium des vitrages qui pivotent sur toute leur hauteur pour s’ouvrir vers l’horizon. Pas de garde-corps, la protection étant assurée par la double peau de verre qui, ventilée, pondère la chaleur de l’été et le froid l’hiver. Tandis que les dalles en béton apparaissent en plafond pour thésauriser les radiations solaires de la journée et plus tard les restituer.

Dans ces différents niveaux, les salles de réunion viennent squatter la pointe qui leur permet d’embrasser à plus 180° la ville à venir qui s’étend par-delà le périphérique. Tandis qu’au sixième étage se dresse sur une double hauteur la salle de la CARPA (Caisse autonome des règlements pécuniaires des avocats), un des endroits les plus importants de l’édifice où sont contrôlées toutes les transactions qui s’effectuent entre confrères : des flux de millions qui donnent un vertige que nulle architecture ne peut aujourd’hui exprimer. Enfin, sous la toiture végétalisée, s’étend le dernier étage réservé aux bureaux du bâtonnier, du vice-bâtonnier et à la salle du conseil de l’Ordre. Les terrasses qui les entourent se situent exactement à la même altimétrie que les jardins suspendus du TGI qui s’étendent en face. La continuité qui s’établit entre les pontons de bois et ce « Jardin des délices », à la fois proche et inaccessible, inaugure un nouveau paysage aussi surprenant que totalement inattendu.

Mais l’édifice témoigne surtout de l’énorme culture constructive patiemment accumulée par cette agence unique depuis ses premiers projets. Elle s’exprime pleinement à travers ce « petit » bâtiment de 7 000 m2 où l’on retrouve aussi bien le Centre Pompidou, le TGI, la bibliothèque et l’opéra de la Fondation Stavros Niarchos et de nombreuses autres réalisations. Un savoir encyclopédique qui a permis de très précisément dessiner une maison où on travaille, on discute, on réfléchit, on prépare ses plaidoiries et on reçoit. Mais toute architecture digne de ce nom – que ce soit un musée, une bibliothèque ou un opéra – ne consiste-t-elle pas à élever une maison permettant de donner un éclat maximal aux œuvres d’art, aux livres, aux voix humaines ou même plus prosaïquement aux gens comme vous et moi ?



Maîtres d'ouvrages : Ordre des Avocats de Paris + Sogelym-Dixence

Maîtres d'oeuvres : Renzo Piano Building Workshop, architectes ; équipe : Bernard Plattner, Paolo Colonna (partner et associé), Stefano Cimino, Charles Guézet avec Stefano Giorgio-Marrano, Carolyn Maxwell-Mahon, Joost Moolhuijzen (partner) ; Arianna Bagatella, Dionysios Tsagkaropoulos (CGI) ; Olivier Aubert, Christophe Colson, Yiorgos Kyrkos (maquette)

Entreprises : AIA Ingénierie (structure) ; RFR (façade) ; Franck Franjou (éclairage) ; Meta (acoustique) ; Labeyrie & Associés (fluides) ; SLETEC (économiste)

Surface SHON : 7 000 m2 de bureaux
Date de livraison : concours, 2010 ; livraison, 2020

Maison des avocats, Paris 17e, RPBW<br/> Crédit photo : GRAZIA Sergio Maison des avocats, Paris 17e, RPBW<br/> Crédit photo : GRAZIA Sergio Maison des avocats, Paris 17e, RPBW<br/> Crédit photo : GRAZIA Sergio Maison des avocats, Paris 17e, RPBW<br/> Crédit photo : GRAZIA Sergio Maison des avocats, Paris 17e, RPBW<br/> Crédit photo : GRAZIA Sergio Maison des avocats, Paris 17e, RPBW<br/> Crédit photo : Renzo Piano Building Workshop - Maison des avocats, Paris 17e, RPBW<br/> Crédit photo : Renzo Piano Building Workshop - Maison des avocats, Paris 17e, RPBW<br/> Crédit photo : Renzo Piano Building Workshop -

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