Iain Sinclair, prophète du réel.

Rédigé par Françoise FROMONOT
Publié le 27/05/2011

Article paru dans le d'A n°201

L'écrivain et cinéaste Iain Sinclair a situé toute son œuvre sur le territoire et dans l'histoire de Londres. À l'aube du nouveau millénaire, il entreprenait de reconnaître à pied les limites de la capitale britannique en suivant le tracé de son super-périphérique, l'autoroute M25. London Orbital, l'étourdissant récit de ce périple dans des paysages anglais dépecés par des décennies de politiques néolibérales, est enfin disponible en traduction. Depuis quelques années, les randonnées pédestres aux marges des grandes villes connaissent un certain succès dans les milieux de l'architecture. 


En 1993, le collectif italien Stalker lançait la mode avec ses excursions dans la périphérie de Rome, qui réhabilitaient « la marche comme pratique esthétique » et retournaient comme un gant la vision de la Ville éternelle. En Allemagne, l'ancien berger Boris Sieverts (fils de Thomas Sieverts, théoricien de la Zwischenstadt ou « ville de l'entre-deux ») ouvrait un office de tourisme urbain proposant des visites guidées des banlieues par leurs grands ensembles et par leurs friches ; le groupe français AWP organisait bientôt ses premières tournées nocturnes dans les délaissés des capitales européennes… Pour ce tourisme héritier des dérives situationnistes, il s'agissait moins de reconnaître le terrain en préalable à des projets d'urbanisme que de modifier le regard convenu sur les villes à l'épreuve de leurs secteurs abandonnés ou ordinaires, dans l'espoir de faire surgir une autre vérité de la cité contemporaine.

Les aficionados de ces itinérances urbaines disposaient pour les accompagner de quelques livres cultes, récits par des écrivains voyageurs de leurs pérégrinations dans les territoires limites de leur époque : François Maspero autour des gares du RER B (Les Passagers du Roissy-Express, 1990), Jean Rolin aux portes de Paris ($Zones$, 1995 ; La Clôture, 2002), W.G. Sebald sur les rivages anglais de la mer du Nord (Les Anneaux de Saturne, 1995)… Avec la traduction, huit ans après sa parution initiale, du pavé de Iain Sinclair London Orbital, leur bibliothèque se leste d'une fresque monumentale du Grand Londres, brossée à hauteur d'homme depuis les abords de l'autoroute circulaire M25 qui a fait de la métropole un colossal rond-point.


De Thatcher à Blair

Sinclair est un drôle de pistolet. Lorsqu'il s'est installé en 1967 à Hackney, dans l'East End de Londres, il a tenu pendant sept ans avec sa caméra huit mm un journal de bord de la vie de ce quartier déshérité. Il n'a cessé d'en suivre et d'en critiquer les évolutions, et à travers elles celles de toute la capitale, dans des livres luxuriants, tissés de thèmes d'intérêt récurrents, dont la technique d'écriture mêle l'observation et l'analyse, la poésie et la fiction. La marche à pied selon des trajectoires systématiques y joue souvent un rôle : c'est, selon Sinclair, la seule manière de prendre le pouls de la ville pour révéler les « motifs sous-jacents » qui irriguent sa forêt de signes. « En battant la terre asphaltée dans une rêverie alerte » (Lights out for the Territory, 1997) et pour peu que l'on remarque tout, on se donne une chance de les mettre au jour.

London Orbital est d'abord un projet littéraire. La ville y ressemble au champ d'une bataille sans début ni fin dont l'écrivain, chirurgien et augure, s'emploie à lire et interpréter l'état. Sinclair voue une égale détestation aux deux versions du néolibéralisme qui se sont succédé à la tête du Royaume-Uni et à l'impact qu'ont eu leurs politiques sur Londres. En 1999, dans un pamphlet acide (Sorry Meniscus, non traduit), il s'en prenait au projet festif phare de Tony Blair et des néo-travaillistes pour l'an 2000 : le dôme du Millénaire, cette « tente en Téflon hérissée de piquants jaunes, comme un mollusque génétiquement modifié » plantée par lord Rogers face aux Docklands. Alors que s'achevait sa construction, il décidait de s'attaquer au chef-d'œuvre des néo-conservateurs, le super-périphérique voulu par Margaret Thatcher dès son accession au pouvoir et inauguré en 1986 par ce « Cromwell dopé aux hormones ». Il s'en irait explorer à pied un tronçon après l'autre, en louvoyant à ses marges, l'« enceinte grillagée à l'échelle de Londres » qu'est la M25, avec pour règle, après chaque interruption, de reprendre l'excursion là où elle se serait terminée. Le but ? Découvrir où mène l'autoroute (dont « personne n'arrive à décider la distance, quelque chose entre 188 et 196 kilomètres ») et raconter.


Le fantastique trivial

D'emblée, le panorama que dessine par épisodes le circuit autour de ce cercle dantesque a des couleurs millénaristes. Escorté par le bourdonnement obsédant de l'autoroute, Sinclair et l'artiste Renchi Bicknell, son compagnon de marche, évoluent sur fond de bûchers fumants (nous sommes en pleine crise de la fièvre aphteuse, on brûle des animaux) dans une campagne ravagée par la suburbanisation. Les anciens jardins aristocratiques améliorés en parcs à thème succèdent aux terrains de golf sécurisés ; les bâtiments historiques, ou plutôt leurs carcasses éviscérées, sont débités en logements de standing par des investisseurs privés. Sinclair s'intéresse de près au destin des institutions d'internement de l'ère victorienne – hôpitaux, asiles, prisons – et dissèque avec une délectation morbide la reconversion de ces anciens lieux de déportation des populations à risque en gated communities de luxe desservies par l'autoroute.

La M25 tourne comme un manège. « L'anneau de lumière en constant mouvement est un gigantesque cercle de culture, visible depuis l'espace. Un beignet de verre en poudre. Un œil qui cligne. » Sinclair excelle dans l'art de pousser jusqu'à l'hallucination la description du trivial pour en exprimer la part de fantastique. Dans l'estuaire de la Tamise, il remarque que les rejets de pétrole et les effluents d'une usine Procter & Gamble (qui « fabrique du détergent avec des os bouillis ») ont fait muter les plantes aquatiques et ont transformé les berges en « jardin de Dracula ». Il apprend qu'en reliant des zones louches autrefois isolées, l'autoroute a facilité les trafics de la pègre locale qui assure désormais certains services publics, par exemple l'enfouissement des déchets et probablement des cadavres qu'elle produit elle-même (on pense aux pages glaçantes de Roberto Saviano sur Naples dans Gomorra). Sinclair décrit avec un lyrisme fasciné le centre commercial de Bluewater, tapi avec ses 13 000 places de parking au fond d'une ancienne carrière de craie. C'est « une destination rattachée à nulle part, personne ne sait exactement où elle se trouve. Elle n'est jamais deux fois au même endroit. » La litanie hypnotique des constats, la logique implacable des aphorismes relevés de détails baroques rappellent le texte de Rem Koolhaas codifiant quelques années plus tôt la « ville générique » à partir de ses observations des mégapoles asiatiques.


Divaguer

La banlieue de Londres devient le théâtre d'un cauchemar des Mille et Une Nuits dont Sinclair serait tour à tour la Shéhérazade et la Cassandre. En associant l'expérience de la réalité crue au sentiment de son épaisseur temporelle, l'écrivain fabrique une matière narrative incandescente. Chaque étape du voyage autour du « saut-de-loup conceptuel » qu'est la M25 engendre des réflexions en chaîne suscitées par ce qui arrive. Les digressions se déploient, enflent, ricochent et tournoient en un maelstrom dont le paysage local est à la fois le déclencheur et le prétexte. Sinclair cultive avec brio un esprit d'escalier qui hisse l'intrigue d'un degré vers le suivant puis, quand elle semble se perdre dans les hauteurs, la fait soudain basculer pour nous ramener au sol. Dans le Kent, que traverse la boucle sud-est de la M25, il nous promène ainsi près de Sevenoaks. La vallée qui inspira le peintre romantique Samuel Palmer y flotte comme le décalque de ce qu'elle fut : moment sublime que l'évocation de la vie de l'artiste, sa rencontre avec William Blake, sa fuite de Londres, l'atmosphère visionnaire qui baigne ses paysages ruraux. Elle atterrit à Dartford, la ville natale de Mick Jagger, toute pavoisée pour l'inauguration d'un équipement culturel financé par le chanteur des Stones.

Aux descriptions haletantes, aux analyses ironiques, aux notations à l'arraché succèdent aussi des pauses élégiaques, teintées d'une profonde mélancolie. La recherche de la tombe de Nicholas Hawksmoor (1661-1736), l'un des héros de Sinclair – qui voit une constellation céleste dans la disposition de ses églises londoniennes – est l'un des passages les plus émouvants du livre. Le génial élève de Christopher Wren fut enterré non loin de son manoir campagnard, « à une journée de cheval vers le nord », dans le petit cimetière de l'église de Shenley, fraîchement convertie en appartements. « À l'arrière de l'édifice, près d'un barbecue, nous l'avons trouvée. Une pierre traversée d'une fissure diagonale, une couche or jaune de feuilles de hêtre. Une coupelle en faïence remplie d'eau […] Nicholaus Hawksmoor, architectus… De l'autre côté d'un champ nu, à quelques centaines de mètres au nord, le rush et la frénésie permanente de l'autoroute orbitale. »


Du flâneur au fugueur

Ces randonnées autour du « ruban maudit » n'ont rien d'une improvisation ni, souvent, d'une partie de plaisir. Préparées sur des cartes, elles s'adossent à des enquêtes et se nourrissent de lectures spécialisées. Entamés à l'aube, certains trajets longs, aventureux, s'avèrent durs pour le corps, violents pour l'esprit, terrifiants parfois. Les journées sont parfois récompensées par des instants de grâce : la progression dans un tunnel de verdure sauvage, l'escalade d'un talus pour s'approcher des avions qui décollent, la découverte d'une cantine pour routiers installée dans une caravane, où prendre le petit déjeuner sous un auvent en plastique. Sinclair pose alors son sac et fait littéralement grésiller le bacon sur la page, comme un défi de plus à la diététique bobo de rigueur.

Le protocole de ces parcours à pied recouvre une philosophie (« c'est la quête elle-même qui a valeur d'expérience »), une profession de foi existentielle (marcher, c'est être autonome, c'est rester libre, résister) et une conviction littéraire (« le texte est représentation »). Pour Guy Debord et ses acolytes de l'Internationale situationniste, la dérive et la psychogéographie devaient faire émerger, du Paris menacé par les menées du gaullisme rénovateur, la cité rêvée que la vieille capitale portait encore en elle. Avant eux, les surréalistes avaient cherché, à l'instar de Baudelaire, à faire lever par la flânerie la magie de la grande ville moderne et à en répercuter par l'écriture les rythmes et les mystères. La démarche de Sinclair le rattache à cette filiation qu'il enrichit de l'influence de la poésie beatnik, des délires de William Burroughs, des errances de Jack Kerouac. Il évoque avec une érudition passionnée des antécédents moins connus de sa fièvre marcheuse : les révoltes de paysans pendant la Révolution anglaise, qui jetèrent dans les années 1660 « des groupes dissidents et les visionnaires en tous genres sur les routes » ; l'étrange épidémie de voyages entrepris par des ouvriers français à la fin du XIXe siècle (sujet du livre de Ian Hacking Les Fous voyageurs), qui quittaient la routine familiale pour partir à pied, sans $raison$ apparente, et rentraient un jour chez eux tout aussi inexplicablement, leur fugue accomplie.

Au terme flâneur « désormais usé », Sinclair préfère celui de fugueur qui « claque comme un juron », en accord avec le désir qui incite soudain à lâcher le quotidien et à s'en aller voir ailleurs. Mais comment faire si les lieux, y compris les refuges d'une altérité radicale, deviennent partout semblables dans un monde de plus en plus plat ? Dans sa postface, Philippe Vasset (lui-même explorateur de friches aux abords de Paris, une pratique qu'il a consignée dans un Livre blanc) pointe le paradoxe : « Le long de la M25, vous avez en réalité arpenté toute l'Europe : vous êtes même passé devant chez vous, et vous n'avez rien reconnu. »


Chronographie

London Orbital fourmille pourtant de noms de lieux, d'événements historiques et d'allusions littéraires qui ancrent le récit dans le temps et l'espace d'une culture profondément anglaise. Cette profusion de références rend parfois ardue la lecture, même si le traducteur a opportunément pourvu chaque chapitre d'un copieux appareil de notes. Mais Sinclair emprunte aux livres comme il scrute les banlieues ; son savoir n'est jamais académique. Au contraire, ses considérations savantes épaississent les énigmes, piquent la curiosité, ouvrent des chemins de traverse et encouragent à les emprunter. Dans cette encyclopédie en vraie grandeur, on croise toutes sortes de personnages, inventeurs, médecins, peintres, paysagistes (Tony Sangwine, le jardinier de la Highway Agency, John Tradescant, Lancelot « Capability » Brown), quelques architectes (Hawksmoor, Serge Chermayeff, Richard Rogers…) et beaucoup d'écrivains. L'ombre de George Orwell plane sur ce territoire lacéré d'infrastructures engendrées par des décisions bureaucratiques quasi totalitaires, truffé d'enclaves industrielles et militaires que camoufle une fausse nature, d'enceintes résidentielles gardées où une nouvelle nomenklatura paie sa liberté par l'enfermement sous le regard vitreux de caméras de vidéosurveillance omniprésentes.

Les univers imaginés par les auteurs d'anticipation finissent par déteindre sur le spectacle du présent. Des images mentales de La Guerre des mondes se superposent à chaque instant à la réalité vue, au point que Sinclair suggère de prendre le roman de H.G. Wells pour guide touristique de la région. Et quand, pour rencontrer J.G. Ballard, il se rend à Shepperton (« qui n'est pas une banlieue de Londres mais une banlieue de l'aéroport de Londres »), l'impression le gagne de « voyager dans le paysage fictionnel » de l'auteur de IGH, de Crash, de Sauvagerie. Ballard, qui ne va plus nulle part depuis longtemps, n'est pas surpris outre mesure par ce qui lui est rapporté des métamorphoses de Londres : « Il connaît… Sa vision a été confirmée par le monde. »

Comme son jumeau et rival Peter Ackroyd (l'auteur de Londres, la biographie et de L'Architecte assassin), Sinclair fait de la métropole britannique le manuscrit latent de tout un pan de l'histoire humaine, une ville monde : la formule rebattue par la globalisation retrouve toute sa saveur littéraire. « Hier et aujourd'hui sont des distinctions que je ne veux pas faire », écrit-il. Parce que sa plongée dans le réel le fait osciller sans cesse entre la réminiscence de temps évanouis et la projection dans ceux qui nous attendent, Iain Sinclair dresse, avec $London Orbital$, un portrait terrible et magnifique de la condition qui est la nôtre.


> London Orbital, traduit de l'anglais par Maxime Berrée, postface de Philippe Vasset. Paris, éditions Inculte, 2010, 656 pages, 25 euros.

Londres 2012 et autres dérives, un recueil d'articles et d'extraits de livres de Sinclair, est paru en mars 2011 chez Manuella éditions.

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