« Le changement est-il vraiment plus intéressant que la permanence ? » Entretien avec Jacques Lucan

Rédigé par Soline NIVET
Publié le 18/10/2021

Habiter, ville et architecture

Article paru dans d'A n°293

À l’occasion de la publication de son dernier ouvrage, échange sur la question de l’« habiter » avec Jacques Lucan, qui incite les architectes à prendre du recul et à s’affranchir définitivement de la course à l’innovation. Une occasion pour revoir avec lui quelques opérations récompensées par le Prix d’architectures ces trois dernières années.

D’a : Votre dernier ouvrage, Habiter, ville et architecture, est le troisième publié aux éditions de l’EPFL. Comment s’inscrit-il dans cette série ?

Composition, non-composition (2009) traitait des questions de conception qui m’ont semblé importantes dès que j’ai commencé à enseigner le projet ; Précisions sur un état présent de l’architecture (2015) proposait une sorte de synthèse à partir de tout ce que j’avais écrit, en tant que critique, sur l’architecture contemporaine, les architectes et les démarches formelles depuis les années 1980.

Dans ces deux précédents livres, il est peu question de logement, tout simplement parce que l’habitat reste un peu le parent pauvre dans la réflexion architecturale. Les architectes contemporains de très grande réputation entament souvent leur carrière avec quelques opérations de logements, mais dès lors qu’ils sont appelés vers d’autres cieux… ils ne s’y intéressent plus ou alors seulement ponctuellement. 
La question m’a toujours intéressé – d’autant que notre agence [Seyler & Lucan] s’y consacre entièrement. Mais je voulais pouvoir y revenir avec un point de vue un peu élargi, en l’envisageant du point de vue de la longue durée, en admettant que les changements y sont assez lents, sinon rares. Quand on parle de logement, on dit communément que « les modes de vie changent ». Mais au fond, le changement est-il vraiment plus intéressant que la permanence ? Pour ce livre, c’est le rapport entre les deux qui me préoccupait.

 

D’a : Dès le premier chapitre, intitulé « Le temps perdu », on saisit cette démarche qui consiste à inscrire la question de l’habitat contemporain dans une perspective formelle et théorique très longue.

Je voulais commencer par le vernaculaire et tirer le temps loin en arrière : Architecture Without Architects de Bernard Rudofsky (1964) constituait évidemment un repère indispensable, puisqu’il convoquait des habitats primitifs, indigènes perdus dans un passé si lointain qu’il se situe en deçà de l’histoire, et a fortiori de l’existence de tout architecte.

Mais avant cela, Le Corbusier, en évoquant la maison bretonne dans son Almanach d’Architecture moderne (1926) ou les cabanes du bassin d’Arcachon dans Une maison – un Palais (1928), prônait les notions de standard ou de types de la civilisation machiniste tout en les teintant déjà d’une nostalgie folle pour les formes essentielles d’un temps révolu.

Bien plus tard, c’est la question de l’universel et du particulier qui a préoccupé Kenneth Frampton au début des années 1980. Mais il l’a d’abord située dans l’actualité et les débats architecturaux de son temps, en mettant en avant certains architectes qu’il n’aurait peut-être plus convoqués vingt ans plus tard. Lorsqu’il a ensuite dépassé sa question du « régionalisme critique » pour se concentrer sur les questions de tectonique, il a pu mobiliser d’autres moments et d’autres exemples pris dans un temps beaucoup plus long. Sans pour autant abandonner ses questions initiales car la construction et la matérialité ont toujours quelque chose à voir avec le local qui, lui, a toujours à faire avec le permanent…

 

D’a : Cette première partie consacrée au « temps perdu » se referme sur un chapitre intitulé « La relève touristique », dans lequel vous évoquez des programmes et des architectures qui, me semble-t-il, ne vous avaient pas jusque-là beaucoup intéressé…

Il est vrai que je m’en étais assez peu préoccupé jusque-là ! Pourtant l’histoire du Club Méditerranée, par exemple, révèle toute une réflexion : un habitat provisoire conçu pour coller au fantasme même de la permanence d’un village qui n’aurait jamais changé…

 

D’a : Cette nostalgie n’est pas seulement celle des touristes. Vous laissez entendre que cet âge d’or est aussi (mais plus refoulé peut-être ?) dans l’inconscient des architectes…

Ce refoulé, nous l’avons tous en nous, architectes compris ! Mais dès lors que l’on s’intéresse au vernaculaire, au local ou au permanent, on touche évidemment à la question de l’habitude. Or nous n’aimons pas trop parler de nos habitudes ! Dire de quelqu’un qu’il est « plein d’habitudes », c’est un peu péjoratif, un peu ringard, puisque cela signifie qu’il ne sait pas changer, qu’il n’est pas tendance.

 

D’a : Parler d’habitudes, c’est évoquer ce qui lie l’espace et le temps sur un temps très long, c’est comme l’écrivait Fernand Braudel à propos de la Méditerranée s’intéresser à « l’histoire quasi immobile, celle de l’homme dans ses rapports avec le milieu qui l’entoure »…

L’architecture vernaculaire s’inscrivait dans un milieu, aussi bien social que matériel et géographique. Ce que comprenait déjà Le Corbusier en regardant la maison bretonne, c’est que nous ne serions plus jamais dans ces milieux fermés sur eux-mêmes, qu’ils s’ouvriraient de plus en plus, avec les transports puis le tourisme, etc. Et bien plus tard, comme l’a implacablement résumé Pierre Nora, on a compensé à mesure la disparition des milieux par la multiplication de lieux chargés de « conserver » ou d’« exprimer » leur mémoire. Mais le pessimisme de Pierre Nora peut être tempéré car il me semble que les quatre formes de l’habitat contemporain telles que je les distingue à la fin du livre (la ville sédimentée, l’îlot, les grandes formes ou la ville jardin) peuvent être regardées comme autant de tentatives pour reconstituer des milieux ou des communautés dans un monde urbain.

 

D’a : Un peu plus loin, vous empruntez à Paul Ricœur la notion de « refiguration » pour montrer des projets qui tirent leur complexité de leur position entre banalité et singularité, proche et lointain, pittoresque et modernité…

Jusque-là je parlais souvent des projets architecturaux comme de « configurations » mais le mot ne m’interrogeait pas plus que cela. L’idée de « refiguration », telle que Paul Ricœur la définit, permet de s’intéresser à la relation entre l’architecture et les attentes ou les imaginaires de ceux qui l’habiteront. Je l’utilise pour poser la question du banal, du singulier, du réalisme. Cette notion m’a permis de revenir sur des projets qui m’intriguaient depuis longtemps, comme le quartier Tiburtino à Rome, cet ensemble pittoresque, un peu villageois, presque paysan, construit juste après la guerre, alors même qu’on commençait partout ailleurs à déployer de l’architecture moderne de grande échelle. Ses deux architectes, Mario Ridolfi et Ludovico Quaroni, n’étaient pas des ignorants, loin de là, puisqu’ils étaient eux-mêmes des architectes modernes. Je vois dans ce projet – qui reste un peu unique en son genre – comme une grande hésitation de la part de ces deux architectes, une réserve délibérée face aux principes modernes ou universalistes. Cet ensemble très ambigu, très intrigant, peut être mis en perspective avec d’autres, comme ceux de Fernand Pouillon, par exemple.

 

D’a : Comment aimeriez-vous que ce livre soit lu par les architectes ?

Qu’il les intrigue ! Les architectes français réfléchissent encore au logement en termes de modèles ou d’innovation. Encouragée par l’État depuis les années 1970, l’injonction à l’expérimentation occulte les vraies questions. Celle des surfaces par exemple. Aujourd’hui, les promoteurs et les aménageurs calibrent des trois pièces à 53 m; on a perdu plus de 10 m2 en une vingtaine d’années ! Les appartements sont pensés comme des produits de défiscalisation, associés à un urbanisme par macrolots que je décrivais dans mon livre Où va la ville aujourd’hui ? (2012). C’est une manière très française, très efficace, de faire de l’immobilier, mais dont il faudrait savoir sortir : en déplaçant les questions et en regardant d’autres formes produites ailleurs, pour faire mieux, ou du mieux possible, sans nécessairement innover.



Jacques Lucan, Habiter, ville et architecture, coll. Architecture, Lausanne : EPFL, mai 2021, 398 pages, 37,50 euros.

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