Le grand n'importe quoi : Des économistes commentent les chiffres officiels

Rédigé par . D'ARCHITECTURES
Publié le 27/02/2014

Article paru dans le d'A n°224

Nous avons demandé à la maîtrise d'ouvrage de la Philharmonie, qui s'est plaint que la presse ne comprend rien ou diffuse des informations erronées, de nous communiquer les coûts de l'opération. Le moins que l'on puisse dire c'est que le tableau et les commentaires qu'elle nous a donnés (cf. visuel) ajoutent encore à la confusion au point que l'on est en droit de se demander si cette opacité n'a pas pour but de cacher quelque chose. Nous avons donc demandé à plusieurs économistes habitués aux grandes consultations nationales de nous commenter ces documents. Leur jugement est sans appel: ils sont au mieux incompréhensibles, au pire faux.

Le règlement du concours ainsi que le Marché de maîtrise d'oeuvre indiquent clairement que l'estimation de la Philharmonie est de 118 M€.HT (valeur déc. 2006) et non 120 M€ (Les documents originaux : le règlement du concours , le marché de maîtrise d’œuvre, les explications de la maîtrise d'ouvrage). Si la maîtrise d'oeuvre de la Philharmonie avait indiqué en Euros constant l'évolution du coût des travaux comparables à ces 118 M€, après la signature du Marché d'une part et au 31 décembre 2013 d'autre part, le dépassement qu'ils essayent de réduire à 12% serait beaucoup plus important. En effet les informations que nous avons donnent à l'appel d'offre un chiffre supérieur à 300 M€ à l'ouverture des plis autour de 220 M€ après d’intenses négociations avec le groupe Bouygues.


Ce montant de 220 M€, doit être comparé au montant initial de 118 M€ augmenté des 4% d’aléas et révisé à mi 2009, soit 133, 8 M €.HT. Donc si le montant de 220 M €.HT valeur mai 2009 est exact, le coût de travaux avant même le début de la construction était en augmentation de 64% par rapport à l’estimation initiale de la Philharmonie. Si les chiffres sont confirmés par la Philharmonie, nous ne sommes plus du tout dans les 12% présentés dans son document.

De plus cette augmentation de 64% est calculée avant travaux et ceux -ci n’étant pas terminés, on peut présumer qu’il y aura encore des augmentations avant la livraison, sans parler des réclamations possibles.


Les raisons avancées par la Philharmonie pour justifier de dépassements par rapport à l’estimation initiale, soulèvent par ailleurs plusieurs questions, venant d'un Maître d'Ouvrage institutionnel :


1/ « L’estimation initiale était basée sur l’évaluation d’un programme qui précédait le concours d’architecture. Elle est donc à distinguer du projet de Jean Nouvel. »

S'il faut distinguer le projet de l'estimation qui précédait le concours, alors n’est ce pas la porte ouverte à tous les excès, car on pourra à l'avenir justifier de dépassements important en distinguant projet et estimation avant concours. Il y a là une forme de jurisprudence dont pourraient se prévaloir beaucoup de Maître d’œuvre à l’avenir.


2/  « La complexité inhérente à un tel projet, avec ses contraintes acoustiques notamment, son exigence en terme de qualité architecturale et sa singularité (toutes les pièces sont quasiment des prototypes), est porteuse de tensions budgétaires au quotidien. »

Si la complexité est inhérente à ce type de projet, c’est qu’elle en est inséparable, et tous ces grands programmes engendrent des contraintes fortes et des ouvrages qui sont majoritairement des prototypes. Cette complexité n’apparaît pas au cours des études et elle ne justifie donc pas l'augmentation du coût du projet, en cours de route, sauf à ce qu’elle n'ait pas été correctement évaluée dans l'estimation initiale du Maître d'Ouvrage.

Beaucoup d’architectes se plaignent des estimations basses avancées dans les concours par les Maîtrise d’Ouvrages. Ils y voient là un moyen, pour le Maître d’Ouvrage, de tirer le prix vers le bas, mais également une mauvaise prise en compte de toutes les contraintes cachées derrière les milliers de ligne du programme, ou encore un moyen de faire passer un budget auprès d’une tutelle ou d’un conseil municipal, à un prix modéré, alors que le vrai prix est connu pour être bien supérieur.


3/ « Le projet de Jean Nouvel comprend des éléments d’intégration urbaine et architecturale (telle la création d’un belvédère grâce à un toit accessible) jugés pertinents par le jury du concours mais qui n’étaient pas prévus dans le programme de départ. » Toute la difficulté d'un concours est de faire un projet à la fois fonctionnel, répondant au programme, et apportant des solutions innovantes qui seront jugées pertinentes par le jury.

Il n’en demeure pas moins que tout cela devrait rester en adéquation avec l'estimation du Maître de l'Ouvrage et ne pas justifier de surcoûts.


Pour résumer :

Estimation de la Philharmonie en décembre 2006 = 118 M€ HT Travaux uniquement

Aléas études = 4%

Coûts après études = 118 M€ x 1,04 = 122.72 M€

Aléas travaux = 5%

Coût après travaux = 122.72 x 1,05 = 128,856 arrondi à 129 M€ en valeur décembre 2006

Indice BT 01 Dec 2006 = 733,3

Indice BT 01 Oct 2013 = 881,5

Augmentation du coût des travaux pour révision des prix entre concours et afin 2013

X = 881,5 / 733,3 = 1,2

Coût après travaux en valeur fin 2013 = 129 M€ x 1,2 = 154,8 M€ arrondi à 155 M€


Donc si le budget initial avait été tenu, le coût des travaux, fin 2013 aurait du être de 155 M€ HT. Il suffit que la Philharmonie communique le montant HT des travaux en valeur actuelle et de comparer ce chiffre avec le montant de 155 M€ HT pour connaître l’augmentation réel du prix de la construction.


Découvrez le reste de l'enquête de d'a : « Y-a-t-il un scandale de la Philharmonie ? »


Annexes à télécharger :

- Le règlement du concours

- Le marché de maîtrise d’œuvre

- Les explications de la maîtrise d'ouvrage

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