Le pari d'une salle à l'acoustique exceptionnelle

Rédigé par Anne CHAPERON
Publié le 27/02/2014

Article paru dans le d'A n°224

Dans le cahier des charges du concours, l'importance accordée à la qualité de la nouvelle salle symphonique est sans équivoque. On y parle d'un équipement musical centré sur une grande salle de concert flexible, ouverte à toutes formes d'expression musicale, et enveloppante afin de renforcer le sentiment d'intimité entre les interprètes et leur auditoire. Le résultat promet d'être surprenant : la salle, d'une capacité de 2400 à 3000 places, a l'air petite… Le spectateur le plus éloigné est assis à 32 m du chef d'orchestre, contre 47 m à Pleyel. La scène est au centre, comme à Berlin.

« A Paris, si l'on écarte Pleyel, il n'y a que des salles classiques avec une acoustique plutôt sèche, et des temps de réverbération trop courts. Or, pour le grand répertoire symphonique, on cherche au contraire à avoir des temps de réverbération moyens », nous explique Geoffroy Vauthier, responsable technique et acoustique de la maîtrise d'ouvrage.


Pourtant, sur les 110 candidats du concours, 80 n'avaient pas de références internationales pour l'acousticien. Selon Laurent Bayle, sur les six finalistes, seules deux équipes proposaient un modèle strictement enveloppant: les AJN et Francis Soler. « Les quatre autres proposaient une salle au format boîte à chaussures or vous ne pouvez pas faire une boîte à chaussures de 2400 places, tout le monde vous le dira » dit-il. « Je savais qu'ils avaient pris le même acousticien, et qu'ils allaient tomber dans le panneau. Je me doutais que cet acousticien n'allait pas accepter le cahier des charges, et notamment celui sur la flexibilité des lieux. » C'est réduire un peu facilement les autres propositions qui suggéraient à leur manière une acoustique sans doute aussi performante. Le programme n'imposait cependant pas un format mais un résultat. L'acoustique dite « enveloppante » est celle, dit-on, qui correspondrait le mieux à la musique de Pierre Boulez...


Les AJN ont compris l'énoncé. Ils connaissent bien les deux formats : la salle de Lucerne est une variation sur la boite à chaussures avec des chambres d'écoute, Copenhague une salle en vignoble plus proche du modèle de Berlin. Jean Nouvel « enveloppe » la salle dans le mouvement initié par son bâtiment depuis le parc de la Villette jusqu’à la scène et crée, avec Brigitte Métra, l’architecte associée à la conception et à la réalisation de la salle, un nouveau type de salle de concert, conçue, dès l'origine, comme un instrument. « Pour une fois, on avait carte blanche, on pouvait inventer quelque chose », précise-t-elle aujourd'hui. « Le public est comme suspendu dans l’espace autour de la scène, et chaque surface se met au service du son ou de la vue pour une expérience musicale et architecturale unique. »


L’ensemble de la salle est réglée au millimètre avec l’aide de deux des plus grands acousticiens: le Néo-Zélandais Harold Marshall, et le Japonais Yasuhisa Toyota. Le premier, est réputé pour avoir démontré l’importance des réflexions latérales précoces dans son Christchurch Town Hall, dans les années 1970. La Philharmonie est sa première salle européenne. Le second, vient de Nagata Acoustics, et est le grand spécialiste des salles en vignoble et des tests en maquette au 1/10. Mais le Japonais fait d'abord équipe avec Gehry. Lorsque Nouvel apprend que celui-ci est éliminé de la consultation finale, il récupère son acousticien. Du workshop initial avec Harold Marshall et Yasuhisa Toyota, jusqu’à la fin des études, Brigitte Métra établira avec ses équipes la synthèse architecturale et acoustique de tous les paramètres de la salle communiqués séparément par chacun d’eux. « On a passé deux ans d’études pour trouver le bon équilibre, pour que chacune des surfaces calée en 3D soit validée par les deux acousticiens ». Chaque partie de coque (plafond, murs « rubans » à l’arrière des balcons, nez de balcons, nuages, canopée) est ainsi sculptée, puis calée, calculée, testée en informatique ou en maquette au 1/10 pour réorienter toutes les réflexions afin que le public disposé autour de la scène reçoive un cocktail de sons.


Si tout se passe comme prévu, l'exceptionnelle qualité de la salle devra faire oublier les polémiques. On sent bien que c'est le pari risqué d'une partie du jury et de Laurent Bayle qui ont vu dans Jean Nouvel, avant même le concours, l'homme de la situation.


Découvrez le reste de l'enquête de d'a : « Y-a-t-il un scandale de la Philharmonie ? »

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