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Maîtrise d’ouvrage : Har Études

Maîtrise d’œuvre : Atelier Marc Barani ; Marc Barani, directeur de projet, Miléna Cestra, architecte Surface : 2 500 m2

Coût : 5,4 millions d’euros HT

Calendrier : études : 2010-2012 ; chantier : 2012-février 2017

En 2005, l’architecte niçois Marc Barani se voit confier l’érection d’un mausolée pour l’ex-Premier ministre libanais, Rafiq Hariri, en plein cœur de Beyrouth. Après avoir creusé dans les falaises de Roquebrune-Cap-Martin le cimetière Saint-Pancrace en 1992 et aménagé un cimetière forestier à Sophia Antipolis en 2006, l’architecte, fort d’une expérience dans les espaces funéraires et de mémoire, voit dans cette commande l’occasion de concrétiser une ambition : faire de l’espace de la mort, bien souvent repoussé dans les périphéries des villes, un espace public, dans le poumon trépidant de la capitale libanaise.


Le 14 février 2005, Rafiq Hariri, Premier ministre libanais, est assassiné lors d’un attentat perpétré contre lui dans une période de haute tension avec le régime de Bachar Al-Assad. Le peuple libanais, très divisé, oublie ses mésententes à l’occasion de cet événement tragique. Chrétiens et musulmans se rassemblent pour accompagner la dépouille du dirigeant jusqu’à son lieu de sépulture. Beaucoup verront, dans cet épisode, « le catalyseur de la refondation du Liban1 ». L’ex-Premier ministre est inhumé au pied de « son monument », l’immense mosquée Al-Amine, qui domine de ses quatre hauts minarets le centre de Beyrouth. Souvent surnommé « mosquée Hariri », ce colosse de pierres libanaises, financée par le Premier ministre lui-même, est considéré comme l’emblème de son pouvoir. Situé sur la place des Martyrs, le lieu où il repose est hautement symbolique puisqu’il se trouve sur la ligne de fracture entre Beyrouth est et ouest et qu’il fut le théâtre des affrontements lors de la guerre civile.

Dans les mois qui suivent l’attentat, la famille du Premier ministre contacte l’architecte français Marc Barani pour lui confier la réalisation du mausolée. Après la grandeur et la somptuosité de la mosquée Al-Amine et connaissant le goût des Libanais pour le faste et les décors rutilants, on aurait pu s’attendre à ce que la famille souhaite offrir au défunt une sépulture grandiose. Il en sera autrement.

Marc Barani est un habitué des espaces de la mort. Son cursus d’architecte terminé, il entreprend un voyage au Népal. À son retour, une chose le frappe : on ne parle jamais de la mort en Occident. Alors qu’en Asie la mort fait partie d’un quotidien très ritualisé, empreint de sacré, la ville européenne a rejeté les cimetières à ses frontières, et avec eux la question devenue taboue de la mort. L’architecte aura rapidement l’opportunité de donner forme à ses réflexions, puisqu’on lui confie la réalisation de deux cimetières, qu’il conçoit comme des lieux où l’on viendrait pour le simple plaisir de s’y promener, et non seulement pour venir rendre visite, trop rarement, aux morts. La réalisation du mausolée de Rafiq Hariri prolonge cette réflexion.

Cette fois-ci, l’architecte se trouve au cœur d’une capitale, dans un pays où 18 confessions se côtoient, et où les vestiges de la guerre témoignent de leur difficile cohabitation. Le périmètre proche de la tombe comprend dix églises, cinq mosquées et deux zaouïas2. Au ronron discontinu de la circulation, se mêlent, dans une douce cacophonie, les appels des muezzins et les sons de cloches. Le soir, alors que les jeunes Beyrouthines revêtent leurs longues robes pour rejoindre les institutions nocturnes, les lieux de culte participent eux aussi à la fête, dômes et minarets se parant d’illuminations chamarrées. Marc Barani, au lieu d’ajouter au brouhaha ambiant, fait silence. Aux concours de hauteurs des clochers et minarets, il oppose un vide. Le lieu de sépulture de « cet homme public sera un espace public3 ».

 

Un vaste socle minéral

La tombe prend place sur une parcelle trapézoïdale, bordée par la mosquée Al-Amine au nord, des vestiges romains encaissés de 4 mètres à l’ouest, et qui s’ouvre sur la place des Martyrs à l’est. Le geste est simple, Marc Barani vient simplement accompagner la pente naturelle par un vaste socle minéral découpé en trois niveaux. Le visiteur passe d’abord devant les tombes des « sept martyrs », les gardes du corps tués dans l’attentat, il remonte ensuite de quelques marches sur le mausolée du Premier ministre, avant de redescendre vers le niveau bas. Les tombes, de simples volumes parés de la même pierre claire que l’ensemble de la place, font corps avec le site, comme si le sol s’était simplement soulevé pour abriter les sépultures. Le dessin de la place reprend la même logique que la mosquée adjacente. Celle-ci est composée d’un premier volume défini par la parcelle et orienté nord-sud, définissant un péristyle qui s’enroule autour d’un second volume, la salle de prière, surmontée de la coupole et qui pivote d’un quart de tour pour regarder vers La Mecque. La place dessinée par Barani est alignée au volume bas de la mosquée, tandis que le mausolée, un simple socle carré, reprend l’orientation de la coupole. Cet espace s’offre alors comme le négatif de la mosquée voisine, son « double horizontal ». Délimité par de larges garde-corps en pierre, qui viennent en souligner la circonférence, il apparaît, selon le point de vue, comme les fondations d’un bâtiment ou comme des ruines qui évoquent tour à tour l’espoir de refondation du Liban et les vestiges laissés par la guerre civile.

 

« Le tombeau a annexé la mosquée »

Au lieu de dessiner un bâtiment que l’on regarde, Barani est venu poser un socle pour admirer Beyrouth. Le parcours en spirale qu’il suggère offre des points de vue successifs sur le paysage environnant : les ruines romaines, la mosquée, la cathédrale, la mer et les collines. Le regard du visiteur situé sur le niveau bas affleure à la surface du mausolée haut de 1,60 m, qui dessine une ligne d’horizon d’où émergent les bâtiments adjacents4. L’architecte concrétise ici l’ambition d’intégrer l’espace de la mort à celui de la ville.

Lors de son érection, la mosquée Al-Amine avait, par sa démesure, déchaîné la critique. Beaucoup y voyaient l’expression mégalomane de l’homme politique qui la finançait. L’espace public, qui accueille aujourd’hui le tombeau du même homme, semble avoir apaisé la polémique, si bien que certains diront que « le tombeau a annexé la mosquée5 ». Après la guerre, la société Solidere, qui appartenait à Rafiq Hariri lui-même, avait reconstruit tout le bâti du centre à l’identique, et n’avait prévu que peu d’espaces publics. Le tombeau de l’ex-Premier ministre s’inscrit dans une double rupture avec la politique de sa propre firme : il s’offre comme un immense espace public, dans une écriture architecturale assez inédite, simple, épurée, bien différente de celle choisie par Solidere. Certains pourront y voir un retour ironique du destin.

 

1. Franck Mermier, « La mosquée Muhammad al-Amin à Beyrouth : mausolée involontaire de Rafic Hariri », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, université de Provence, 2009, p. 22.

2. Complexe religieux comprenant une mosquée.

3. Interview de Marc Barani par Francis Rambert, dans le cadre de l’exposition « Un paysage de l’excellence. Trois figures de l’architecture française », Cité de l’architecture et du patrimoine, du 22 mai au 16 septembre 2019.

4. Marc Barani aime comparer ce jeu avec la ligne d’horizon à la peinture Ecce Homo, de Bruegel, où le regard de la foule affleure à la surface du socle sur lequel est situé le Christ.

5. Ibid., Franck Mermier, p. 23.

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