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L’annonce des dix lauréats de la consultation Quartiers de demain montre, malgré un contexte institutionnel fragile, qu’une méthode située associant trente équipes et des commissions citoyennes formées peut renouveler en profondeur la transformation urbaine.


Initiée par le président de la République Emmanuel Macron, la consultation internationale Quartiers de demain a engagé trente équipes d’architectes, urbanistes et paysagistes sur dix territoires représentatifs de la diversité des quartiers Politique de la Ville. L’ambition : démontrer, par des projets concrets et situés, que transition écologique, justesse sociale et réinvention de la fabrique urbaine peuvent s’articuler dans un même mouvement. Pour chacun des dix sites choisis par le GIP EPAU une commission citoyenne d’une vingtaine d’habitants a été réunie. Formées à l’architecture et à l’aménagement à l’occasion d’ateliers sur site, chaque commission a pu envoyer deux de ses membres au jury final décidant du lauréat. Cette présence inédite a introduit un déplacement méthodologique majeur : l’évaluation professionnelle s’est trouvée confrontée à des critères d’usage et d’incarnation beaucoup plus proches du vécu des habitants. Les lauréats retenus manifestent moins une esthétique qu’une manière de composer avec les héritages bâtis, les géographies hydrologiques, les ressources sociales, ou les fragilités des sols. Partout, il s’agit moins d’imposer que de mettre en capacité lieux, bâti existant et habitants.

Cette consultation arrive pourtant paradoxalement à un moment où l’État propose de réduire le nombre de concours d’architecture, au nom d’une « simplification » du processus de construction, et alors même que les CAUE, structures publiques d’ingénierie territoriale créées par la loi sur l’architecture de 1977, voient leurs financements s’effondrer. On demande donc à l’architecture d’être exemplaire là où les cadres institutionnels qui devraient permettre la reproduction de ces exemples sont affaiblis ou supprimés. Pourtant, en révélant ces dix lauréats, l’État met en lumière une ambition rare : produire des démonstrateurs situés, sensibles, précis, capables de raviver la question architecturale là où elle est la plus nécessaire. C’est précisément ce qui donne à Quartiers de demain une valeur particulière : au-delà des projets méritants, c’est une méthode – formation des usagers, attention particulière au site, appropriation citoyenne – mérite d’être défendue et reproduite, au-delà de l’exception présidentielle.

 

Les dix lauréats :

Caen — Grâce-de-Dieu (Immeuble Langevin)

1.1 QDD CAEN LASODA EBA Elevation Ouest 0

Lauréat : La Soda

À Caen, les trois équipes partent d’un constat partagé : la barre Langevin, héritage du logement social des années 1960, n’est ni un fardeau ni un bloc à contourner, mais une structure qui mérite d’être réouverte, recalibrée, repositionnée dans sa géographie sociale. La proposition de La Soda (voir leur parcours dans d'a n°320) joue sur des déconstructivités locales, ciblées, qui permettent à la fois la création de logements traversants, la recomposition des halls et la mise en continuité du socle. La barre ne disparaît pas : elle se désépaissit là où le site l’exige, se retisse avec les espaces extérieurs là où les habitants circulent déjà, et se programme autour de pratiques émergentes — maraîchage, ateliers, fabrication légère. La Soda fait de la transformation un apprentissage collectif : pas d’objet iconique, mais une série de micro-conditions spatiales qui redonnent aux habitants un pouvoir d’initiative.

Sergison Bates proposait un geste patrimonial fort : retrouver le motif originel de la façade, perdu au fil des réhabilitations successives. Cette idée, très architecturale, faisait écho à l’importance de la mémoire constructive dans les grands ensembles français, mais son inscription dans les usages contemporains restait plus fragile.

LIN, à l’inverse, misait sur un exosquelette enveloppant l’immeuble, produisant de nouvelles circulations et de nouveaux volumes habitables. Une proposition ambitieuse, presque infrastructurelle, cohérente mais plus lourde dans son économie générale.


Colmar — Europe–Schweitzer (Plaine Pasteur)

2.1 PPC PERS 1 FONTAINE ET GRADINS 3

Lauréat : BASE

La Plaine Pasteur, vaste prairie urbaine, est un territoire où l’inaction passée a conservé une biodiversité inattendue. Les trois projets ont tenté d’y inscrire un nouvel usage public sans détruire ce que la ville avait, malgré elle, préservé. BASE propose un parc-refuge : un paysage capable d’absorber les usages sans jamais les surformater. Le sol est travaillé comme un organisme : zones humides, dépressions ombragées, clairières ouvertes, espaces sportifs rustiques. L’agence refuse l’équipement ostentatoire et travaille l’échelle du vivant : continuités écologiques, gradients plantés, perméabilité maximale. Le projet fait de la plaine un milieu habité plutôt qu’un parc dessiné : c’est une stratégie écologique autant qu’une posture sociale.

Jacqueline Osty proposait une composition plus construite : claire-voie de lisières, bosquets structurés, clairières hiérarchisées. Un projet sensible et robuste, mais plus cadré, moins spontané.

L’Anton & associés, quant à eux, développaient un grand parc central davantage structuré par les flux, plus géométrique, assumant une lecture programmatique du site. Une proposition efficace mais moins attentive au caractère spontané du lieu.


Corbeil-Essonnes — Tarterêts (Chaufferie MH)

2 QDD CTA Pers2

Lauréat : H2O

À Corbeil-Essonnes, la chaufferie circulaire des Tarterêts, construite en 1970 par Jouve et Dubrulle, avec sa cheminée de 36 mètres et ses fines corolles en voile de béton, impose une présence à laquelle les équipes répondent chacune par un geste mesuré. Les trois équipes ont navigué entre respect du monument classé et capacité à en faire un lieu commun. La proposition de H2O se distingue par son intériorité maîtrisée : l’agence refuse le geste architectural spectaculaire et préfère engager un travail patient sur les usages, les proximités, les séquences spatiales. Le mobilier intégré, les plateformes légères, l’attention portée au sol, au cycle de la lumière, transforment la chaufferie en espace culturel ouvert, sans jamais rompre sa logique structurelle.

Studio Gang proposait des scénarios d’occupation évolutifs, inspirés de leur expérience des équipements civiques : transformations programmatiques, séquences événementielles, hybridations d’usages. Une proposition inventive mais plus opératoire que structurelle.

DDA, eux, poussent la retenue jusqu’au manifeste : seul le sol est retravaillé, avec un art du détail qui souligne la circularité du lieu. L’une des propositions les plus radicales, presque conceptuelle.


Coulommiers — Les Templiers (Pôle éducatif)

2 QDD CTA Pers2

Lauréat : Cathrin Trebeljahr

L’école des Templiers faisait face à un dilemme : comment s’ouvrir sans renoncer à la protection ? Les propositions redéfinissent le rapport entre l’établissement et le quartier. Cathrin Trebeljahr renverse la logique de l’école fermée : le plan en double L introduit des diagonales visuelles qui connectent bâtiment et quartier. La porosité devient un principe structurant : transparences, cours traversantes, phénomènes d’interpénétration entre espaces scolaires et espaces publics. La pédagogie se prolonge dans le paysage : pas d’extériorité, mais une graduation douce entre l’intime, le collectif et le public. L’école devient une scène de quartier, et le quartier une ressource éducative.

Vurpas s’appuie sur une réinterprétation de l’école d’Émile Aillaud, valorisant ses volumes et requalifiant ses cours, mais reste plus introverti.

YLÉ, l’une des équipes les plus jeunes, proposait un plan sans couloirs, où une grande cour-arboretum irrigue toute l’école. Une approche très innovante, mais jugée plus expérimentale.


Le Mans — Les Sablons (Immeuble Le Laffitte)

5.1 2025 11 20 gradins bioclimatiques

Lauréat : Raum404

La barre de bureaux Le Laffitte est un bâtiment ambigu : massif mais fragile, imposant mais sous-utilisé. Raum404 parvient à en faire un gradin habité, en organisant la barre autour de grands vides bioclimatiques. Les “orgues” intérieures créent des respirations profondes, qui redistribuent la lumière, ventilent naturellement les espaces et donnent une nouvelle temporalité au bâti. L’usage du réemploi, loin d’être décoratif, devient un principe de recomposition matérialiste : fragments réassemblés, épaisseurs visibles, traces assumées. Le bâtiment devient une construction ouverte, où l’économie de moyens renforce la précision spatiale.

Syvil proposait un hôtel d’activités productif, avec une halle au centre du site commercial — une proposition forte mais plus programmatique que spatiale.

Dadour & De Pous développaient quant à eux un bocage urbain, basé sur un maraîchage en continuités paysagères. Une vision sensible, mais plus dépendante d’une gestion à long terme incertaine.


Lodève — Centre-ville (Lergue & Soulondres)

4 Pers prairie de la Lergue

Lauréat : Atelier du Rouget – Simon Teyssou

À Lodève, le confluent de la Soulondres et de la Lergue n’est pas seulement un risque : elles sont la matrice du centre ancien. Les trois projets s’accordent pour les remettre en scène, mais chacun avec un climat particulier. Simon Teyssou compose un parc fluvial qui se tient dans l’infiniment précis. Plutôt que de monumentaliser les berges, il relève des micro-conditions : la largeur d’un gué, la densité d’une ripisylve, la manière dont une terrasse peut accepter une crue sans se dégrader. Ce projet est un traité de l’urbanisme par situations : chaque intervention, qu’il s’agisse d’un perré adouci ou d’un franchissement léger, répond à un point singulier du site. L’eau redevient un acteur, non un ennemi. La grande force du projet tient à la capacité de l’agence à fabriquer de la continuité dans un ensemble morcelé : les deux rivières deviennent une seule pièce urbaine, un paysage continu au cœur de la ville.

Les catalans de Batlle i Roig proposait un campus fluvial, en séquences plus programmatiques, structurant les berges en espaces dédiés, mais avec une moindre plasticité hydraulique.

EMF, autre équipe catalane, dans leur projet intitulé "Les Riverains", adoptait une approche écologique très dense, privilégiant les dynamiques naturelles. Une proposition conceptuellement puissante, mais moins ajustée aux contraintes fines du centre ancien.


Manosque — La Ponsonne (Plaine sportive & Riou)

TO TOPOTEK MANOSQUE SOCIALCLUB BASSE 04

Lauréat : TOPOTEK 1

Dans la plaine de la Ponsonne, traversée par le Riou et saturée d’usages sportifs, les propositions doivent composer avec un paysage très sollicité. Les Allemands de TOPOTEK 1 proposent une plaine sportive et ludique qui fonctionne comme un biotope métabolique plus que comme un équipement. Les sols y sont traités comme des surfaces sensibles : zones de ruissellement, terrains modulables, bandes plantées, micro-reliefs. La logique sportive est dissoute dans une logique géographique : au lieu de dessiner des objets, l’agence relie des situations. La plaine devient un paysage capable de passer d’un temps à l’autre — match, promenade, crue, repos — sans perdre sa cohérence. Ce projet est, en filigrane, une critique des infrastructures sportives classiques : la pratique est libérée des clôtures, des enclos, des limites. Elle fait corps avec le site.

ALEP imaginait un parc de Couquières, articulé par des lignes végétales et des continuités écologiques, une approche plus statique.

Paola Viganò proposait un parc sportif du Riou, vaste géographie continue et généreuse, mais plus conceptuelle, moins immédiatement opérative dans sa gestion des conflits d’usages.


Marseille — Petit Séminaire (Rue de la Maurelle)

8.1 AMT 2025 11 24 0

Lauréat : AMT – Atelier Marion Talagrand

Dans ce vallon en pente, ancien oued méditerranéen, les projets ont cherché à faire de la coulée inondable une structure urbaine plutôt qu’une contrainte hydraulique. AMT produit un paysage renaissant : un parc qui assume sa dimension d’infrastructure climatique autant que sociale. Les dispositifs hydrologiques — bassins, tranchées drainantes, sols perméables — se fondent dans un paysage de restanques revisitées. Le geste clé est de ne pas séparer usages et ingénierie : les gradients plantés, les pentes douces, les cheminements s’entremêlent. Les habitants traversent, pratiquent, s’approprient un paysage qui les protège sans rigidité. Ce projet parvient à traduire la géographie méditerranéenne dans un geste contemporain, sans pastiche, en s’appuyant sur l’intelligence des “bancaous” tout en offrant une séquence urbaine fluide.

Folléa-Gautier proposait un vallon fertile, très soigné dans son rapport aux sols, mais plus segmenté.

ILÉX développait un système de bancaous très structuré, mais parfois trop géométrique pour la plasticité du site.


Pessac — Saige (Tour 08 de Dubuisson)

PERRAULT QDD VUE DE LA TOUR OUEST crédit Perrault Architecture

Lauréat : Dominique Perrault Architectes

La tour 08, immeuble reconnaissable de Dubuisson par son motif écossais en façade, appellait un geste qui n’en abîme ni la présence ni la charge symbolique du bâtiment. Dominique Perrault introduit un concept rare dans les tours françaises : la rue verticale. Plutôt que de superposer des appartements sans relation, l’agence crée des vides structurants qui relient les niveaux entre eux et produisent de l’habité partagé. Cette restructuration lourde interne n’est pas un retrait mais une insertion d’espace commun, une manière de rendre la tour “dense autrement”. Au rez-de-chaussée, le socle habité, composé d’ombrelles, de terrasses topographiques, de plateformes, fabrique un sol épais qui adoucit la relation entre la tour et son quartier.

51N4E portait une proposition minimale, très ajustée aux besoins des habitants, dans une logique de réparation douce.

L’AUC, favorite des commissions citoyennes, propose une surépaisseur des étages bas, créant des espaces pour étudiants et seniors, très pertinente socialement mais moins décisive spatialement.


Sedan — Résidence Ardenne (Promontoire & tours)

SEDAN QDD LAB705 11 COLLAGE SOCLE FOUGERES

Lauréat : LAB705

À Sedan, la situation spectaculaire des tours appelle moins une transformation des bâtiments qu’une recomposition de leur relation avec le promontoire et la ville basse. LAB705 conçoit un parc de la citadelle qui absorbe la verticalité dans un paysage rééquilibré : talus reformés, ouvertures cadrées, cheminements doux, belvédères sensibles. Plutôt que d’affirmer les tours, le projet atténue leurs angles, adoucit leur perception, leur donne une présence plus conviviale. L’espace public se déploie autour d’elles, les repositionnant dans une continuité vivante plutôt que dans une posture dominante. C’est une approche du paysage comme médiation : les tours deviennent un élément parmi d’autres et non un accident monumental.

OBRAS proposait un grand balcon sur la Meuse, jouant sur la topographie et les percées visuelles — un projet puissant mais plus spectaculaire.

XDGA travaillait une vision plus conceptuelle : Des tours à la campagne, réinterprétant la verticalité dans un paysage rural ouvert, mais moins opérationnel dans l’immédiat.