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A priori très différentes, les deux expositions inaugurées simultanément par la Cité de l’architecture résonnent ensemble d’échos inattendus lorsque sont convoqués la puissance de l’imagination, le rêve ou la foi dans le pouvoir du dessin. Le désir de reconsidérer le passé pour mieux se projeter dans l’avenir ne rapproche-t-il pas aussi Viollet-le-Duc de Peeters et Schuiten ? L’exposition « Revoir Paris » imaginée par les auteurs des Cités obscures n’a pas l’ambition scientifique de la première, mais en entretenant à dessein une confusion entre projet et fiction, en se tendant ses propres pièges, elle interroge d’une manière singulière notre rapport à la ville rêvée.

Pour apprécier l’œuvre de François Schuiten à sa juste valeur, il faudrait se déprendre d’une interprétation trop littérale que son imaginaire entretient avec l’architecture. Rarement, il est vrai, l’univers d’un auteur de bande dessinée ne semble avoir été autant impressionné par l’architecture, celle léguée par l’épopée de la révolution industrielle, entre 1870 et 1914. Fils d’un architecte moderniste, Schuiten serait plutôt l’architecte fou d’un roman de Jules Verne ou un élève défroqué de Viollet-le-Duc. Ce qui rapproche également l’auteur des Cités obscures de l’architecte, c’est cette capacité à formaliser un espace mental en une fiction où chacun peut se projeter. Mais ce pouvoir, qui est un talent chez les dessinateurs ou les écrivains, est au contraire la plus dangereuse qualité chez les architectes : lorsqu’ils promettent par le discours ou l’image un monde merveilleux que la réalité – par les usages qui la façonneront– vient cruellement démentir.

C’est une invitation à revenir sur deux siècles de visions urbaines de Paris que François Schuiten et le scénariste Benoît Peeters nous convient à la Cité de l’architecture, avec une exposition qu’ils ont entièrement imaginée. L’intérêt et les limites de « Revoir Paris » tiennent à la place singulière qu’elle occupe dans la succession des expositions de la Cité. Ni exposition historique à prétention scientifique, ni opération de promotion professionnelle, c’est davantage comme un projet lié à un parcours d’auteurs qu’il faut l’aborder. L’exposition fait d’ailleurs référence à leur bande dessinée éponyme : Revoir Paris, dont le tome 1 paraît simultanément chez Casterman : nous sommes en 2156 et nous suivons le voyage de Kârinh, une descendante de terriens qui vit dans une colonie spatiale et qui rêve de voir Paris, cette cité qu’elle n’a connue que par des livres ou les souvenirs transmis de génération en génération. Dans le vaisseau qui la transporte vers la terre, elle s’immerge mentalement dans Paris à l’aide de substances hallucinogènes. Ces visions sont aussi pour elle une quête des origines dans laquelle elle espère découvrir qui était son père. Ses voyages mentaux la transportent dans l’uchronie d’un Paris où les rêves d’Albert Robida (1848-1926) seraient devenus réalité. L’histoire est une sorte de mise en abîme de l’œuvre de Peeters et Schuiten et de l’exposition elle-même. Ce Paris de 2156 est en effet composé du Paris bien réel d’aujourd’hui, mais aussi des nombreux projets jamais réalisés qui ont nourri ses visions d’avenir depuis deux siècles, de Claude-Nicolas Ledoux à Yona Friedman, jusqu’au projet du Havre à Paris de Grumbach pour le Grand Paris. Le Havre où le vaisseau de Kârinh fini par s’arrimer à la terre.

 

Les Paris perdus

Une partie des planches originales de cet album est mise en scène sur dix longs pupitres inclinés qui rappellent – mais étendue à la largeur de la salle – la propre table de travail du dessinateur. On y trouve aussi d’autres planches d’ouvrages plus anciens, comme les illustrations du Paris au XXe siècle de Jules Verne ou les planches inédites commandées en 2009 par la mission du Grand Paris, interprétations allégoriques de la banlieue. Ces pupitres occupent le centre de la grande crypte de la Cité alors que les douze loges qui se succèdent de part et d’autre de la nef retracent en sept thèmes l’histoire bien réelle de deux siècles de projets de transformations parisiennes. Métamorphoses capitales témoigne des travaux d’Haussmann, À la rencontre du monde évoque les cinq expositions universelles, Une métropole en mouvement retrace les projets d’infrastructure des ingénieurs, des plus sérieux comme Horeau et Hénard comme les plus fantaisistes comme Albert Robida. Le regard aérien rappelle combien la conquête de l’air a modifié notre perception de la ville et donc la manière dont on pouvait la projeter ; L’esprit de l’utopie$nous replonge dans les visions naïves de Paul Maymont, Chanéac ou Yona Friedman. Les thèmes Au-delà des enceintes et Le Grand Paris achèvent ce tour d’horizon des visions d’un Paris en perpétuelle mutation en suggérant que le rêve se prolonge.

 

Mise en abîme

Toute l’ambiguïté de « Revoir Paris » repose dans ces juxtapositions entre réalité, rêves et projets délirants. En nous montrant des projets auxquels nous sommes plutôt contents d’avoir échappé, la tentation est grande de ranger le Grand Paris dans cette charmante collection de projets désuets abandonnés au rayon des utopies. Il ne faudrait cependant pas reprocher aux commissaires une prétention qu’ils n’ont pas. Ne se prenant ni pour un architecte-urbaniste et encore moins pour un futurologue, Schuiten se révèle cependant ici un subtil scénographe. La mise en résonance de ses planches avec deux siècles de prospective urbaine est d’abord un formidable hommage au pouvoir de l’imagination. Avec Peeters, il nous rappelle qu’au-delà de toutes les ambitions théoriques, politiques ou technocratiques de maîtrise des mécanismes de constitution de la ville, l’imaginaire reste un vecteur déterminant. Qu’importe finalement que leur exposition nous apprenne peu sur la ville et davantage sur le rapport intime que chacun, par le rêve, entretient avec la dimension urbaine.

 

Exposition « Revoir Paris », Cité de l’architecture & du patrimoine, jusqu’au 9 mars 2015.

À lire : Revoir Paris, le catalogue (28 euros) et Revoir Paris, la bande dessinée, (15 euros) éditée chez Casterman.