Créer son propre ciel : National Gallery, Singapour

Rédigé par Emmanuel CAILLE
Publié le 01/03/2016

Si prompte à s’enorgueillir du succès de ses talents à l’exportation, la « France qui gagne » si chère à nos ministres a étrangement ignoré l’exploit de Jean-François Milou : en 2008, il a devancé 111 candidats lors du concours lancé pour la création du Musée national de Singapour. Totalement inconnu, l’architecte a d’abord dû lutter âprement pour imposer sa crédibilité. Pour la confiance qu’ils lui ont finalement accordée, les Singapouriens ont été récompensé autant par sa maîtrise de la mise en œuvre du projet que par la subtilité de son architecture.

 

La conception d’un musée, lorsqu’il est « national », engage toujours plus intensément l’architecture dans sa dimension politique et symbolique. Le Louvre, c’est Paris, c’est la France. À Singapour, la question se pose avec d’autant plus de force que la définition de l’identité singapourienne est une question non résolue. Née d’une sécession avec la Malaisie en 1965, cette ville-État est essentiellement peuplée de populations issues du Sud-Est asiatique : Chinois (75 %), Malais (les autochtones, 15 %) et Indiens (8 %), auxquels s’ajoutent quelques occidentaux hérités de la colonisation anglaise. L’ouverture de la National Gallery s’inscrit dans le cadre des festivités du cinquantenaire de la création de l’État, tout en marquant la volonté de passer à une ère nouvelle : les cinq premières décennies de ce dragon asiatique ont été celles de la défense territoriale d’un État-nation coincé et menacé entre la Malaisie et l’Indonésie, et du développement économique d’un pays sans ressources propres, important presque toutes ses matières premières et sa nourriture.

De ce point de vue, la réussite est exemplaire. Singapour est aujourd’hui classé au troisième rang mondial en terme de parité de pouvoir d’achat (PPA), derrière le Qatar et le Luxembourg. Mais ce succès a un prix : sous la coupe réglée du héros de l’indépendance, Lee Kuan Yew (1923-2015), le pays est resté une démocratie autoritaire dévolue à l’enrichissement national et où la culture n’avait aucune place. Désormais rassuré sur le plan militaire et alimentaire, Singapour peut s’interroger plus sereinement sur son identité. La culture – ou est-ce plus trivialement le marché de l’art ? – est aujourd’hui devenu un élément d’attraction non négligeable pour les places financières. D’où la prolifération des foires internationales (« art fair ») et des grands musées. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer cette opération, qui doit accueillir une des plus importantes collections d’art d’Asie du Sud-Est. Celle-ci ne nécessite cependant pas pour l’instant un si grand musée. Il s’agit surtout d’offrir un lieu prestigieux, propice à l’élaboration d’une collection en devenir et à l’accueil de celles d’autres grandes institutions, comme bientôt le Centre Pompidou ou la Tate Modern londonienne.


Rideaux

Plutôt que de faire appel à Zaha Hadid ou Frank Gehry pour créer un événement architectural spectaculaire, les singapouriens ont préféré offrir leurs bâtiments les plus chargés d’histoire. Le City Hall, construit pour l’administration coloniale britannique, et la Supreme Court – achevés en 1929 et 1939 – ont en effet été le théâtre de la reddition japonaise de 1945 et surtout de la cérémonie d’investiture du premier gouvernement indépendant en 1959. Sans doute les derniers bâtiments néoclassiques anglais construits au monde, ces deux édifices voisins marquent encore le centre de la ville de leur emphase institutionnelle.

On comprend alors à quels enjeux symboliques devaient se confronter les 111 architectes inscrits pour ce concours. Réunir deux bâtiments emblématiques séparés par une petite rue, les valoriser comme patrimoine national – c’est-à-dire respecter leur intégrité architecturale originelle – tout en créant un événement visuel suffisamment fort pour l’imposer sur la scène internationale. Peu connu en France – malgré des réalisations remarquées pour leurs qualités – et totalement inconnu en dehors de son pays, Jean-François Milou résolvait très clairement cette équation. Profitant de la légère différence de niveau entre la Supreme Court et le City Hall plus bas, l’architecte tire un vélum depuis le plus haut point de la rive du premier, lui fait franchir la rue séparative et le prolonge sur toute la toiture de l’autre bâtiment, redoublant ainsi son attique. Grâce à deux grands rideaux dorés suspendus aux rives du vélum au droit de la rue, celle-ci passe du statut d’espace résiduel entre deux édifices monumentaux à celui de point focal de l’ensemble. Se soulevant – comme on soulèverait une jupe – aux deux entrées de la rue, ces deux rideaux sont une invitation aussi douce que majestueuse à se glisser dans le musée. Leur forte présence inverse la logique des deux bâtiments et devient l’élément qui les rassemble.

City Hall et Supreme Court sont donc désormais réunis en un quadrilatère de 60 par 200 mètres, traversé en croix de part en part pour offrir quatre entrées : une sur chacune des façades latérales et deux autres par la rue séparative. Elles conduisent à un hall d’accueil unique, sous le niveau de la rue, à partir duquel tous les espaces du musée deviennent accessibles.

Discrète vue de l’extérieur, la restructuration des bâtiments a cependant généré un chantier spectaculaire. Trois niveaux ont été créés en sous-sol du City Hall (dont deux pour le stationnement) et les fondations entièrement reprises. Contrairement à la Supreme Court – fondée sur des pieux jusqu’au rocher –, ce dernier reposait sur des fondations superficielles posées sur des alluvions, s’envasant d’un mètre en cinquante ans. Les architectes ont alors dû compenser les différences de niveau provoquées par cet affaissement, intégrant les pentes dans les salles d’exposition.


Une sobriété presque générique

Contrairement à ce qu’ils laissent paraître, les deux bâtiments ne sont pas en pierre massive mais sont constitués d’une ossature en béton et en acier recouverte d’éléments en béton préfabriqués architectoniques. Vieux de quatre-vingts ans, ils ont été rénovés – quoique leur état de conservation fût remarquable. Côté intérieur, un nouveau mur redouble celui des façades. Ce choix permet bien sûr de résoudre les contraintes thermiques et structurelles, mais aussi d’insérer stores et réseaux techniques entre les deux parois. La finesse des menuiseries d’origine des fenêtres peut ainsi être préservée, le vitrage blindé nécessaire étant placé sur les ouvertures du mur intérieur.

Le nouveau musée reprend la logique des plans d’origine avec les cours autour desquelles s’organisent désormais les salles d’exposition. Seules les toitures font l’objet d’une complète métamorphose : jardin suspendu sur le City Hall, esplanade sous vélum sur la Supreme Court. Il y a une sobriété presque générique dans la manière du studioMilou d’aménager l’espace : les détails sont soignés mais sans aucun maniérisme, les types de matériaux utilisés sont réduits autant que possible : sol en teck de Birmanie, verre, murs peints en blanc. Cette apparente simplicité – dont on sait par ailleurs qu’elle demande un travail de conception et de suivi de chantier considérable – permet dans un premier temps d’éviter un écueil : le décalage entre l’emphase du programme et les faiblesses d’une collection encore embryonnaire.


Lumière équatoriale

Ainsi décrite, l’intervention du studioMilou pourrait se réduire à un art sérieux et de bonne facture, pour ne pas dire ennuyeux. Fort heureusement, cette retenue n’a pas bridé la subtilité architecturale. Le travail sur l’apport de lumière zénithale passerait en effet presque inaperçu tant les effets produits paraissent naturels une fois passé sous les rideaux d’entrée. Équatorial, le ciel singapourien diffuse une forte lumière verticale et plate, avec souvent un voile d’humidité, lorsque ce n’est pas un brouillard de pollution venant du brûlage des forêts indonésiennes. Les grands rideaux et le vélum de toiture porté par les grandes piles d’acier arborescent ont donc été minutieusement étudiés, non seulement pour atténuer l’ensoleillement, mais aussi pour modeler cette lumière vers des tonalités plus chaudes et plus douces.

Le vélum est d’abord composé d’une verrière en vitrage sérigraphié filtrant une partie des rayons solaires. Il est ensuite pris en sandwich entre deux plans de plaques d’aluminium lacérées. Leur profil et leur teinte dorée sont variables, modulant les ambiances en de subtiles nuances. Ce complexe permet par ailleurs de faire disparaître à la vue l’ensemble de la charpente et les éléments techniques comme les luminaires. Ces modulations apportent une profondeur qui accentue le relief du paysage intérieur. Elles permettent peut-être aussi d’éviter l’effet de hall d’aéroport qu’auraient pu évoquer ces grandes structures arborescentes portant de si vastes toitures.

Sur les deux courts du City Hall, c’est un dispositif différent qui est choisi, générant d’autres types d’effets mais remplissant un rôle similaire. Les deux verrières fermant les cours sont en effet remplies d’eau formant bassin au centre du jardin suspendu. Les mouvements de l’eau diffractent les rayons du soleil et projettent leurs vagues jusqu’au sol des patios. Dans les deux cas, les architectes ont en quelque sorte recréé un ciel propre au musée, non pas un faux ciel comme dans la Venise en décor de Las Vegas, mais une interprétation, une variation sur le ciel singapourien.

Renonçant à lutter avec l’immobilier conquérant des tours d’affaires qui l’encerclent progressivement, l’architecture de la National Gallery s’impose ainsi davantage par la délicatesse des solutions qu’elle invente pour offrir à Singapour un espace d’une autre sensibilité. En marge de l’arrogance frénétique de l’une des plus dynamiques places financières mondiales, elle inaugure un lieu de culture, un contrepoint montrant une nouvelle voie possible dans l’histoire de ce jeune dragon.




Fiche technique




Maîtrise d’ouvrage : Ministry of Culture, Community and Youth (MCCY)

Maîtrise d’ouvrage déléguée : National Gallery Singapore

Maîtrise d’œuvre : studioMilou architecture/studioMilou Singapore architecte mandataire ; commanditaire équipe de maîtrise d’œuvre : Jean-François Milou (architecte concepteur du projet architectural et muséographique), Wenmin Ho (chef de projet)

Commanditaire maîtrise d’œuvre : CPG Consultants Pte Ltd, architecte d’opération et bureau TCE 

BET Structure : Batiserf Ingénierie (phases concours à design détaillé)

BET verrière : SECM (phase design préliminaire à design détaillé)

Éclairage : Lighting Planners Associates (S) Pte. Ltd.

Paysagiste : ICN Design International Pte. Ltd.

BET acoustique, audiovisuel et IT : Shen Milsom & Wilke (SM&W)

Programme : restructuration de l’ancien City Hall et de l’ancienne Supreme Court en un grand musée d’Art moderne, intégrant des espaces de loisirs et commerciaux ainsi qu’un parking souterrain

Surface existante : 38 000 m² – Surface finale : 64 000 m²

Coût : 530 millions de dollars de Singapour (environ 330 millions d’euros)

Calendrier : lancement concours, 22 février 2007 ; lauréat, 28 août 2007 ; signature du marché, mai 2008 ; livraison, premier semestre 2015 

L'esplanade entre coupole et vélum sur la Supreme Court<br/> Crédit photo : FERNANDO Javier Les grands poteaux arborescents en acier soutenant le vélum<br/> Crédit photo : FERNANDO Javier Le jardin suspendu est une promenade plantée avec un restaurant : un lieu de calme au milieu de l’agitation de la ville. La verrière au premier plan est recouverte d’eau. Depuis le jardin, l’accès au restaurant qui, de l’autre côté, offre une terrasse panoramique sur le Padang. Coupe dans la Supreme Court montrant, à droite, l'esplanade haute entre coupole et vélum<br/> Crédit photo : dr - L'ancienne rue séparative devenue le hall d'entrée du musée. Au fond, l'entrée depuis le Padang (l'ancienne terrain de cricket).

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