George Dupin, regards sur l’actualité du monde

Rédigé par Guillemette MOREL-JOURNEL
Publié le 01/05/2017

Article paru dans le d'A n°253

Ce n’est pas une photographie isolée qu’il faut regarder pour comprendre l’univers artistique de George Dupin, mais un ensemble de celles-ci. C’est pourquoi il expose ou publie toujours ses images de manière à ce qu’elles forment, à travers un montage minutieusement réglé, une suite logique de moments suspendus qui racontent son point de vue engagé sur le monde. 

Le meilleur moyen de voir les photographies urbaines que Dupin réalise depuis près de vingt ans à travers la planète, c’est de l’entendre en parler. Écouter les récits qu’il tisse autour de ces images, qui ne sont pas pour lui une fin en soi mais les traces d’une réflexion sur notre époque et les tensions qui l’animent. 

Le centre d’art Le Point du jour, construit par Éric Lapierre sur un site improbable de Cherbourg, accueille jusqu’au 28 mai 2017, sous le titre « Quand l’histoire devient forme », deux facettes du travail de George Dupin, artiste photographe né en 1966. Sous le titre « L’Invention de La Hougue », une première salle rassemble les produits très divers d’une résidence financée par le FRAC Normandie en 2015, autour de la commune de Saint-Vaast-la-Hougue. Ils déclinent un registre varié de procédés de reproductions d’objets, réunis par les habitants, rappelant la bataille de La Hougue en 1692 : héliogravures, dessins et bas-reliefs en bois réalisés par une machine à commande numérique à partir de la numérisation en 3D des prises de vue des objets, anaglyphes sur verre, daguerréotypes. En cela, la présentation raconte cinq étapes possibles de l’histoire de la photographie, mais aussi cinq manières d’incarner dans le présent de l’exposition un moment historique. 

Dans la deuxième salle, l’exposition « SF » – derrière cet acronyme, Dupin préfère entendre « super futur » plus que « science-fiction » ou « sans frontières » – reprend et poursuit un travail plus personnel qu’il mène depuis une quinzaine années1. Cinquante tirages simplement posés sur un support métallique racontent le monde qu’il arpente au gré de résidences lorsqu’il n’enseigne pas à l’École d’art de Rennes. Le Havre, Brasília, São Paulo, Montréal, Jérusalem, Bethléem, Hébron, Naplouse, Marnela- Vallée, Dubaï, Datong et Pékin, Bâle : des villes détruites, des villes nouvelles, en cours de destruction ou de reconstruction… Dans ces villes, des bâtiments culturels d’architectes reconnus – parfois les mêmes, quels que soient les continents : Niemeyer, Bo Bardi, Isozaki, Foster, Herzog et de Meuron… Ce que racontent ces images, c’est l’usage symbolique et politique de l’architecture avec un grand A, par les puissances du monde, pour prendre possession et contrôler un territoire. Ainsi, par le biais d’une métonymie savoureuse, Dupin nous fait passer abruptement du Canada opulent de l’Habitat 67 de Moshe Safdie au conflit palestino-israélien à Jérusalem. Mais pas n’importe quelle Jérusalem : celle du chantier de Yad Vashem, mémorial de la Shoah conçu par un certain… Moshe Safdie. Ce n’est pas tout : l’ouvrier (seul être vivant, ou presque, de la série) qui figure au premier plan, pelle à la main, est asiatique, et les arbres à l’arrière-plan sont des sapins – réminiscence de la forêt Noire en territoire arabe ? Le local est le global, les cartes du naturel et de l’artificiel n’ont de cesse d’être battues. 

 

De Datong à Bâle 

 

Autre exemple des paradoxes de la mondialisation que Dupin montre sans complaisance mais sans effet condamnation trop explicite : Datong, jadis capitale impériale chinoise, puis immense centre d’industrie pétrochimique et d’extraction du charbon (aujourd’hui une des villes les plus polluées de Chine) ; les édiles y ont lancé un titanesque programme de constructions en vue d’en faire un haut lieu touristique. Las ! la crise est passée par là, et la plupart des très grands équipements commandés à des starchitectes restent inachevés : stade, bibliothèque, théâtre, mais aussi murailles et gratte-ciel se dressent tels des spectres dans un environnement qui aurait été dévasté par quelque guerre invisible. Rien à voir avec les conflits ô combien concrets que Dupin saisit à Naplouse ou à Hébron, mais un climat de fin du monde imminente, de chantiers désertés mais gardant quelques traces d’occupation : balai, bassine, chiffon, siège défoncé… 

Un peu plus loin, l’accrochage emmène le visiteur autour du Stade olympique de Pékin devenu, la nuit tombée, lieu de rassemblement de la jeunesse, depuis que son enveloppe fait l’objet de séduisantes illuminations nocturnes. L’espace public démocratique reprend ses droits sur la quintessence de la surenchère architecture mondiale. Sans transition, nous voici dans l’antre des concepteurs dudit stade : à Bâle, dans les réserves de la fondation qu’ils ont construite pour abriter les archives de leur propre oeuvre. Le vénérable centre bancaire et pharmaceutique, lui aussi un haut lieu de la culture et de l’art contemporain, est montré par des vues inédites : l’arrière d’une tour donnant sur un ruisseau, le square sur lequel donnait la maison d’enfance d’un des architectes, des enfants de toutes les couleurs pataugeant innocemment dans un jardin public qui pourrait se trouver sur n’importe quel continent (mais derrière lequel une tour estampillée Novartis veille).

La raison du montage de ces photographies ne s’arrête pas là. Il y est aussi question de la récurrence de figures formelles, des traces du temps, de biographie (voire d’autobiographie), de rapports entre le dedans et le dehors, de refus de la belle image, du sujet à photographier ou non, de l’engagement social, économique et politique de l’artiste, du statut du document et du style documentaire. Un travail exigeant donc, qu’informe cette superposition de strates d’appréhension du monde. Le visiteur aura peut-être quelque difficulté à percevoir d’emblée toute la richesse de cette démarche. La réunion de ces clichés est pourtant, à elle seule, une manière de mettre en récit les ambitions multiples de leur auteur. 

Quant à ceux qui ne pourront faire le déplacement jusqu’à Cherbourg, nous leur recommandons vivement les intrigants livres-objets qui, tout autant sinon plus que les expositions témoignent, sous la forme du multiple, du travail de Dupin, ainsi que d’expérimentations sur la fabrication et les techniques d’impression : reliure spiralée à l’instar du Paris de nuit de Brassaï (SF), impression en négatif à l’encre argent sur papier noir (Beauregard, le 5 juillet 2012, avec le graphiste Jérôme Saint-Loubert Bié, FRAC Bretagne, 2012), Supernatural, toujours sur papier noir (Pôle Image Haute-Normandie/Des Actualités, 2014, à partir d’une extravagante installation, l’élevage de pleurotes à l’intérieur d’un conteneur fermé). Pour Dupin, l’objet artistique réside dans le processus de sa production comme dans les modalités techniques de sa reproduction.   

 

1. Voir l’ouvrage SF, éditions Trans Photographic Press, 2011, avec un texte de Jean-François Chevrier. 

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