D’un palais du peuple à un musée du travail Renaissance du Familistère de Guise

Rédigé par Guillemette MOREL-JOURNEL
Publié le 01/12/2011

Un édifice majeur de l'utopie inspirée de Fourier est peu à peu reconverti en musée sur sa propre histoire, tout en conservant en partie sa vocation initiale de logement social. L'intervention architecturale et muséographique, nécessairement mesurée sur ce monument historique, met à nu la construction et les usages d'origine.


Dans son ouvrage « Solutions sociales » publié en 1870, Godin se félicitait d'avoir pu « élever le premier palais au travail, le Palais social, et préparer les dispositions nécessaires à l'association intégrale parmi les hommes [et de] rassembler les éléments qui doivent concourir à la répartition équitable des fruits de la production entre le travail, la capacité et le capital. »

En France, l'utopie la plus achevée inspirée par le Phalanstère de Charles Fourier a sans conteste été le « Familistère » du fabricant de poêles et philanthrope Jean-Baptiste Godin. Dès 1859, alors que ses immenses fonderies prospéraient sur un coteau au-dessus d'une boucle de l'Oise, il bâtit un monumental ensemble de logements ouvriers, constitué à terme de trois quadrilatères distribués par des coursives donnant sur une cour centrale couverte. Ce dispositif, tout comme les très nombreux équipements collectifs – théâtre-écoles, « pouponnat », buanderie-piscine, magasins coopératifs, etc. –, devait permettre aux ouvriers, tous salariés des usines Godin, d'accéder aux « équivalents de la richesse ».

Par-delà l'importance du lieu pour l'histoire sociale, la permanence d'occupation d'une partie importante des bâtiments et la qualité architecturale indéniable de cet ensemble monumental en brique, mise en œuvre avec un art tout nordique, ont permis l'élaboration, à partir de 1996, d'un projet de réaménagement et de mise en valeur du site très ambitieux, baptisé « Utopia ». Le bras armé en est le Syndicat mixte du familistère de Guise (SMFG), financé par le département de l'Aisne, la Ville et plusieurs fonds Feder. Le directeur de cette structure à la fois opérationnelle et prospective, le conservateur en chef du Patrimoine Frédéric Panni, porte ce projet depuis 2000. Les contraintes budgétaires, mais aussi la volonté de diversifier les contributions et opérations de restauration, ont amené le SFMG à fractionner le chantier en de nombreux lots et phases.


Béatrice Jullien et Catherine Frenak ont remporté en 2006 un concours concernant la partie muséographique du Pavillon central. Ce fleuron du Familistère, avec sa verrière couvrant une cour de 40 mètres sur 20, bordée de tous côtés par une bande de logements de 9,50 mètres de profondeur organisés selon des modules de 4,50 mètres de largeur, est pour une bonne partie classé. Il est, encore aujourd'hui, en partie habité, ce qui, on l'imagine, n'a simplifié ni la conception, ni le chantier. L'originalité de la mission confiée à l'équipe parisienne réside dans son interprétation de la commande : pour conserver une mémoire vivante de la vocation initiale de l'édifice, il fallait penser à la fois un parcours muséographique sur l'histoire de l'utopie construite de Godin et organiser la cohabitation avec les logements occupés. L'atout des maîtres d'œuvre est d'être à la fois architectes et scénographes1, ce qui garantit une cohérence entre architecture et muséographie ; cela est malheureusement assez rare dans les équipements publics, neufs ou réhabilités, destinés à l'exposition. Leur posture spécifique par rapport à un tel projet a incité Béatrice Jullien et Catherine Frenak à prendre des options architecturales et structurelles très fortes.

Du point de vue de la répartition programmatique, elles concentrent, pour cette première phase de la transformation du Pavillon central, livrée en 2010, leur intervention dans l'aile nord, face à l'entrée monumentale. Du côté opposé aux coursives d'accès, elle offre une vue bucolique sur le « jardin de la presqu'île » aménagé par les paysagistes de l'équipe Base2 ; le parcours muséographique est aujourd'hui réduit à cette seule zone ; à terme, le musée se déploiera sur une grande partie du Pavillon, qui conservera néanmoins un certain nombre de logements.

Du point de vue muséographique, toutes les interventions concourent à un même objectif : faire comprendre au visiteur qu'ici, le bâtiment et ses usages constituent, comme dans un musée de site, le but premier de l'exposition et donc le noyau des documents exposés. Pour comprendre le projet social et architectural de Jean-Baptiste Godin, il fallait donc donner à voir le plus de données possibles sur celui-ci. Parallèlement aux lieux assez classiques – salles de présentation de poêles ou autres productions par Godin, ateliers thématiques, reconstitution d'appartements à des époques diverses –, des espaces didactiques présentant l'histoire de l'industrie locale et des utopies reposent sur le travail graphique très élaboré de Sabine Rosant, membre d'origine de l'équipe de maîtrise d'œuvre. Pour permettre au récit de l'aventure du Familistère (de l'origine du site à la fin de sa dimension coopérative) de se déployer, le refend qui traverse les appartements parallèlement aux façades a été remplacé par une file de poteaux en bois qui accueille films et supports didactiques. Par ailleurs, ce récit se nourrit de cinq maquettes conçues par Sylvain Le Stum en collaboration avec les architectes ; leur échelle va du 500e au 33e, cette dernière étant mobile pour mieux faire comprendre les tripes du Familistère.


Mais le morceau de bravoure de l'intervention est l'évidement d'un module entier de 4,5 mètres de largeur sur toute une tranche de l'aile muséographique. Les conceptrices ont nommé ce spectaculaire dégagement sur cinq niveaux « coupe grandeur ». C'est un véritable écorché – en plan et en coupe – du bâtiment qui est ainsi mis en scène, à la fois sobrement dans son écriture architecturale et théâtralement dans ses proportions et par la mise à nu du fonctionnement thermique et statique de l'édifice. Car si cette opération de dévoilement révèle le système porteur, elle met également au jour le système naturel de ventilation et de chauffage conçu par Godin. Ce dispositif tire parti de chaque niveau : ainsi, le sous-sol en voûtes de briques – désormais accessible en partie – récupère l'air frais de l'extérieur, ventile la cour par des bouches ménagées dans le sol (par lesquelles est émise une création sonore due au compositeur Jean-Christophe Desnoux). Il le fait monter par plusieurs gaines dans les étages, où l'air est réchauffé par les fameux poêles qui sont à l'origine de la présence des habitants dans l'édifice.

En une sorte de mise en abyme, les locataires fabriquent et utilisent le produit de leur travail, entourés de leurs compagnons d'usine qui habitent, eux aussi, dans la caserne dorée conçue par leur employeur. Un pan paradoxal de l'histoire de l'amélioration du sort du prolétariat est ainsi révélé par la mise à nu de l'architecture. Mais Friedrich Engels n'en tira pas moins la conclusion, en 1872, que l'expérience du Familistère, « d'expérience socialiste, était devenue finalement, elle aussi, un simple foyer de l'exploitation ouvrière ».

1. En témoignent notamment les réalisations suivantes : la restructuration du musée de l'Armée aux Invalides, 2007 ; la bibliothèque pour la jeunesse Chaptal à Paris, 2008 ; le musée des Beaux-Arts de Chambéry, fin 2011.

2. Voir d'a, n° 197 de février 2011, page 6.




Maîtres d'ouvrages : syndicat mixte du Familistère Godin
Maîtres d'oeuvres : Frenak&Jullien architectes – Programme : aménagements muséographiques du Pavillon central du Familistère Godin en musée de site – BET : structures, MaP3 économiste, Michel Forgeu ; fluides, Louis Choulet ; éclairage muséographique, Concepto ; graphiste, Sabine Rosant
Surface SHON : 2 100 m²
Cout : 4,35 millions d'euros

Date de livraison : mars 2010

Cour du Palais social Vue d'ensemble Scénographie Aile Nord Ecorché de la structure Maquette mobile

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