Lors de leur venue à la Maison de l’architecture d’Île de-France, organisée par le Fonds de dotation Quartus en partenariat avec d’architectures le 11 février dernier, l’agence CiertoEstudio, basée à Barcelone et Paris, a proposé une conférence sur un sujet qui pourraitêtre banal s’il n’était devenu si rare lorsque l’on parle du logement collectif : le plan.Cette soirée, qu’elles ont opportunément baptisée « Domesticité ouverte », initiait un cycle intitulé « Habiter la ville et ses transitions ». Après Barrault-Pressacco le 1er avril, il verra se succéder Bourbouze & Graindorge en mai puis Simon Teyssou, Jean & Aline Harari et Lacaton & Vassal à l’automne.
Fondé en 2014 par Marta Benedicto, IvetGasol, Carlota de Gispert, Anna Llonch, Lucia Millet et Clara Vidal, le studio a une prédilection sur la question du logement. Leur ambition est de « dépasser la simple production de logements » en imaginant des modèles qui interrogent et déplacent les hiérarchies spatiales traditionnelles de l’habitat. Elles ont ainsi déployé une méthode de travail par le plan dont elles ont fait le sujet de leur conférence et dont nous rendons compte succinctement dans ces pages.
Ce travail s’inscrit en deux temps. Le plan est tout d’abordmobilisé comme un outil de recherche. L’étude de plans existants, références anciennes ou récentes, leur permet d’identifier les dispositifs architecturaux les plus pertinents au regard des enjeux socio-économiques contemporains.À partir des sept dispositifs identifiés, les architectes ont initié un travail de conception par le plan, et ont déterminé cinq plans typesreprenant chacun des dispositifs. Ces typologies leur servent à la fois comme base de travail et comme boîte à outils pour concevoir le projet.
7 Dispositifs
Déhiérarchisation : quatre pièces principales de même gabarit, sans usage défini.
Les dimensions sont imaginées pour s’adapter aussi bien à une cuisine, un salon, une salle à manger, un bureau qu’à une chambre. Les habitants composent le programme du logement et le font évoluer à mesure de l’évolution de la vie du foyer. Cette règle s’inspire du plan de la Maison de l’armateur au Havre, conçue par l’architecte Paul-Michel Thibault en 1787. Les pièces principales ont des surfaces très proches, et aucune ne possède d’affectation spécifique. Voir plan 1.
Adieu couloirs. Distribution centralisée en un noyau.
La surface des couloirs est réduite autant que possible, au profit de celle des espaces servis. La majorité de la distribution se fait par un noyau central, s’ouvrant uniformément sur chaque pièce. Cette règle s’inspire également du plan de la Maison de l’armateur, qui organise toutes les pièces de vie autour d’une petite pièce distributive, au centre du logement. Voir plan 1.
Connexions multiples. Plusieurs portes pour chaque pièce.
Toutes les pièces s’ouvrent sur celles qui lui sont directement adjacentes. Émancipée d’une distribution unique, les pièces communiquent entre elles en autonomie. La connexion systématique des espaces fluidifie et multiplie les circulations. Cette règle s’inspire du système de portes employé par Antonio Gaudí pour la Casa Vicens(1888). Les pièces sont connectées par un dispositif de triples portes, reliant trois espaces en même temps. Toutes les pièces communiquent avec celles qui l’entourent. Voir plan 2.
Kitch Room. La cuisine comme pièce à vivre.
La cuisine, considérée comme une centralité de la sociabilité du foyer, occupe une place privilégiée dans le plan. Traitée comme l’espace de vie fondamental du quotidien, la cuisine bénéficie d’une exposition bien éclairée et s’ouvre sur le reste du plan. Cette règle s’inspire de la coopérative d’habitation Gutstrasse (2006) de l’architecte Peter Märkli, dont la cuisine est la pièce la plus lumineuse et, bien qu’étant une pièce distincte, s’ouvre largement sur la salle à manger et le salon. Voir plan 3.
Pièce satellite. Studio indépendant du logement, connecté à celui-ci par une porte.
Le logement et la pièce satellite ont leur propre entrée, et s’ouvrent l’un sur l’autre. La pièce satellite peut être considérée comme une extension du logement principal, et ajouter une chambre ou devenir un logement entièrement distinct, les foyers n’étant pas liés. Cette règle s’inspire des logements à Charlottenburg (1961) imaginé par Hans Scharoun, dans lesquels le palier dessert deux logements distincts et dont le mur mitoyen est percé par une porte. Voir plan 4.
Communauté. Circulations communes larges et soignées.
Les passerelles qui connectent les logements sont éclairées naturellement. Elles sont dimensionnées pour être investies par les habitants tout en permettant le passage et elles intègrent un espace intermédiaire marquant le seuil entre le privé et le commun. Cette règle s’inspire de la manière dont l’agence catalane Lacola imaginé les espaces collectifs de la coopérative La Borda. Avec son vaste patio et ses passerelles filantes, l’immeuble réinterprète les corralasmadrilèneet déploie de vastes espaces collectifs au programme libre (voir l’article « Coopérative La Borda : un modèle alternatif, une architecture exemplaire », Pascale Joffroy et Laureline Guilpain, d’a, no 279, mars 2020).
Beauté. La valorisation des espaces partagés.
Les circulations communes donnent sur des patios plantés et sont éclairées naturellement.Le bâtiment présente différentes matérialités et des couleurs vives qui permettent de distinguerles espaces collectifs des espaces privés et facilitent la lecture du bâtiment. Cette règle s’inspire du traitement des espaces de l’Hubertus House d’Aldo van Eyck (1981), dont la façade se compose de larges baies métalliques colorées. Dans ce dispositif, la séparation des espaces se lit en façade par la différence des couleurs : les espaces collectifs sont peints en rouge ou en jaune, tandis que les panneaux bleus et verts annoncent les espaces privés.
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| 1. La Maison de l’armateur de Paul-Michel Thibault (1787) | 2. La Casa Vicens d’Antonio Gaudi (1888) | 3. La coopérative d’habitations Gutstrasse de Peter Märkli (2006) | 4. Les logements à Charlottenbourg de Hans Scharoun (1961) |
5 Typologies
Le type régulier
Principe : plan rectangulaire divisé en pièces de mêmes dimensions, sans couloir. La distribution se fait par un nœud central au logement. Les quatre pièces principales n’ont pas de programme figé.
Étude de cas : En Josep i na Magda, concours de l’IBAVI, Majorque.
Le plan est divisé en quatre pièces identiques, dont l’usage n’est pas défini a priori. Toutes les portes sont rassemblées au centre du logement et permettent un décloisonnement très large entre les pièces. Lorsque les portes sont ouvertes, la profondeur de champ est maximale et connecte visuellement les deux façades opposées.

Le type décalé
Principe : plan aux trames décalées. Les espaces de vie sont ouverts les uns sur les autres suivant un axe de diagonale.
Étude de cas :laMedina, concours de 70 logements à Elche, Espagne.
Quatre pièces principales de mêmes dimensions se succèdent dans la longueur, formant la bande principale du logement. Deux bandes plus fines distributives sont accolées à la bande principale, décalée d’une demi-trame. Accueillant jardins d’hiver et salles de bains, elles permettent de se protéger de la chaleur et rafraîchissent les pièces de vie.

Le type articulé
Principe : distribution centralisée autourd’un noyau de service. La forme de la pièce distributive n’est pas arrêtée et se facette suivant le nombre de pièces à desservir. Le noyau ouvre les extrémités du logement et amplifie la sensation d’espace ainsi que la ventilation de l’appartement.
Étude de cas : IllaGlòries, concours de l’IMHAB à Barcelone. Projet réalisé et livré en 2024.
Le plan est un carré divisé en quatre dans lequel un plus petit carré, pivoté à 45°, se loge au centre et assure la distribution. Il connecte directement et ouvertement les deux espaces de vie, situés aux extrémités du logement. Trois autres carrés à 45°, accueillant cuisine, entrée et balcon, sont agrégés à la lisière du carré central et profitent d’une large exposition lumineuse.
Le projet a été lauréat du concours lancé en 2017 par l’Institut Municipal de l’Habitatge i Rehabilitacióde Barcelone. Il a été livré en 2024.

Le typepolygonal
Principe : pièce de vie distributive. Toutes les pièces sont connectées directementà la pièce de vie principale. Les pièces sont assemblées sur une diagonale pour allonger la profondeur de champ du logement.
Étude de cas : KitchRoom, concours de l’IMPSOL, Barcelone.Concours gagné, livraison prévue pour 2026.
La cuisine-salleàmanger est au centre du logement et distribue toutes les autres pièces. Les angles coupés de la cuisine-salle à manger améliorent sa connexion au reste du logement. Les larges ouvertures entre les pièces allongent les vues et permettent au logement d’être véritablement traversant dans sa longueur, aidé par le recul de façade de la loggia et de l’entrée.

Le type cellulaire
Principe : grille complexifiée. Les pièces ont de nombreux angles et rayonnent autour de la pièce de vie. Les unités en bordures peuvent se détacher et se rattacher à d’autres.
Étude de cas : Enfilade, Zurich
Le logement est articulé autour d’une cellule hexagonale centrale, connectant toutes les pièces. Les pièces sans programme fixe sont aux extrémités du plan et peuvent se détacher de leur logement d’affectation au profit de leur voisin, selon les besoins de la communauté et du foyer.




