« Quelques spécificités liées à l'aménagement du
territoire Français
participent d'une des composantes du mouvement des gilets jaunes. Notre pays a trois particularités souvent méconnues:
le plus grand nombre de rond-point
du monde par rapport à sa surface, le plus grand nombre de m2 de super et hypermarchés par
habitant, la plus grande surface agricole
détruite par m2 construit.
Si les révoltes actuelles ont une origine sociale,
leur diffusion sur tout le territoire
témoigne aussi d'un fort sentiment de solitude et d'abandon, amplifié par un urbanisme de l'étalement, la
désertification des centres des villes petites
et moyennes, la disparition des
services de proximité. Il est alors logique qu'au travers de la mobilité automobile indispensable à cet
aménagement du territoire essentiellement
qualifié de péri-urbain, la hausse du carburant soit le vecteur originel du mouvement des gilets jaunes et
le rond-point le lieu de son point de fixation,
bien loin de l'agora Grecque qui
rassemblait le peuple en colère. Cet urbanisme du vide, fait de rond points, de bretelles d'autoroute, de panneaux
publicitaires et d'entrées de ville, devient alors
naturellement le décor du
désespoir et de la révolte.
Par contraste, le centre de la métropole, fantasmé pour sa richesse potentielle ou
réelle, devient le lieu qu'il faut détruire. En négligeant pendant tant d'années
le droit de chacun à la ville comme le
soulignait dès 1967 Henri Lefebvre,
traumatisés par l'urbanisme de tours et de barres, le politique et les services de l'état, comme souvent les
communes au travers de leur Plan Local
d'Urbanisme, ont favorisé depuis longtemps le modèle pavillonnaire et le mode d'implantation qui
l'accompagne, dans la continuité
de zones dites d'activités, de super et d'hypermarchés, sans prendre conscience de la force destructrice du
lien humain et créatif que généraient ces
décisions. Ce mouvement social aux
multiples facettes permet aux gilets jaunes de reconstituer, malgré les différences et la diversité
des revendications, le lien humain
perdu dans ces territoires négligés. C'est pour cela aussi qu'il est si profond et qu'il veut durer. »
Philippe Ameller