À la suite de l’annonce de coupes budgétaires majeures, l’ensemble des équipes lauréates françaises et internationales du programme « Quartiers de demain » s’est récemment constitué en collectif et a écrit une lettre au Président de la République qui, rappelons-le, était à l’initiative de cette consultation.
Cette mobilisation fait suite à une première tribune publiée en début d’année, qui a suscité un écho important sans pour autant infléchir la décision annoncée. Le programme, conçu comme une expérimentation nationale pour transformer les quartiers prioritaires grâce à une approche architecturale, paysagère et écologique exigeante, entre aujourd’hui dans une phase décisive. Son arrêt au moment d’engager l’opérationnel compromettrait sa portée innovante, sa capacité d’évaluation et la reproductibilité des méthodes développées.
L’initiative fera également l’objet d’un focus dans le prochain numéro 332 (février–mars 2026) de la revue, disponible début mars, avec un article de Tarik Abd Gaber intitulé « Le GIP EPAU, victime collatérale d’un arbitrage comptable », et un autre de Richard Scoffier, « Retour aux sources : Quartiers de demain », consacré au concours.
Pour garantir la continuité de l’expérimentation, le collectif a adressé une lettre au Président de la République afin de demander le maintien du dispositif porté par le GIP EPAU, dans un cadre clarifié et soutenu. Au-delà d’un programme, c’est la cohérence d’une ambition collective pour les territoires les plus fragiles qui est en jeu.
COLLECTIF QUARTIERS DE DEMAIN
Lauréats de la consultation internationale
Correspondance : M.-L. de Rougé
M. le Président de la République Palais de l’Élysée
55, rue du Faubourg-Saint-Honoré 75008 Paris
Lettre recommandée
Le 04 février 2026, à Paris
Monsieur le Président de la République,
Le programme d’expérimentation « Quartiers de demain », lancé sous votre impulsion, porte une ambition rare et profondément républicaine : réinventer l’urbanisme du quotidien au service des territoires et, en premier lieu, des populations les plus fragiles, en faisant de l’architecture, du paysage, de l’écologie et de la parole habitante des leviers majeurs de justice sociale et de cohésion nationale.
Pour la première fois, l’État affirmait que la beauté, la qualité du projet et le respect du déjà-là constituaient une exigence politique, et non un supplément d’âme, au bénéfice prioritaire des quartiers populaires. Comme vous l’avez rappelé lors de l’annonce des lauréats, ces territoires ont droit à ce qu’il y a de plus beau, et la transformation doit s’opérer avec leurs habitants.
À cet égard, le programme « Quartiers de demain », initié sous la forme d’une consultation internationale, a constitué une première réussite unanimement saluée. Il a permis la mobilisation de trente équipes pluridisciplinaires françaises et internationales, l’expérimentation de méthodes nouvelles grâce à la complémentarité et à la transversalité des compétences, ainsi qu’une association réelle des habitants et des élus. Les trente projets de très grande qualité, répartis sur les dix quartiers pilotes, ont agi comme de véritables catalyseurs de la politique de la ville, grâce à la coordination et au suivi rigoureux du GIP Europe des projets Architecturaux et Urbains.
Cette dynamique a été accompagnée et amplifiée par une visibilité continue du programme : les manufactures et les résidences, un podcast dédié, une publication de référence ainsi qu’une exposition « L’avenir s’écrit aujourd’hui » présentée à la Cité de l’architecture et du patrimoine, haut lieu de diffusion et de transmission de la culture architecturale, urbaine et paysagère, en France et à l’internationale.
La France a ainsi affirmé qu’une rénovation urbaine sensible et respectueuse des lieux et des personnes était possible. Elle a démontré un rôle moteur en élaborant un protocole innovant pour transformer les quartiers prioritaires, précurseur à l’échelle européenne et observé au-delà de nos frontières.
Or, alors que s’ouvre la phase opérationnelle, celle que vous avez qualifiée de « plus importante et sans doute la plus difficile » le programme expérimental se trouve brutalement arrêté à la suite d’un arbitrage budgétaire inconséquent, offrant pour la suite des projets, une absence de cadre clair et de perspective lisible. Cette situation est incompréhensible.
Incompréhensible, car cette décision prive le programme de sa véritable dimension expérimentale et compromet toute capacité d’innovation dans la phase opérationnelle. Après la première étape du dialogue compétitif, la phase de mise en oeuvre, fondée sur l’accompagnement des collectivités par l’État, grâce au GIP Europe des projets Architecturaux et Urbains, est purement et simplement amputée de ce qui la rendait innovante et unique. La phase de retour d’expérience et de capitalisation, indispensable pour reproduire les enseignements sur d’autres quartiers, devient alors impossible. Si le processus s’arrête à la seule première phase, il ne s’agira plus d’une expérimentation, mais d’un dialogue compétitif classique se transformant en marché de maîtrise d’oeuvre qui le sera tout autant.
Cette situation est aussi dommageable.
Dommageable dans le signal qu’elle transmet aux collectivités engagées, qui ont répondu à l’appel de l’État et structuré leur projet dans cette perspective. Ces dix communes, choisies pour la diversité de leur situation et leurs besoins en ingénierie, ont précisément besoin de l’accompagnement du GIP Europe des projets Architecturaux et Urbains pour porter leurs ambitions.
Dommageable, d’autant plus, pour les habitants, à qui une promesse d’accompagnement par l'État et de transformation concrète a été faite. Associés dès le dialogue compétitif, de manière inédite, les habitants des dix quartiers pilotes se sont investis dans une démarche exigeante aux côtés des équipes de concepteurs, devenant acteurs prioritaires des transformations de leur cadre de vie. L’arrêt du dispositif fragilise ce travail patient et exemplaire, soutenue par le GIP Europe des projets Architecturaux et Urbains, qui a permis d’améliorer substantiellement les projets.
Dommageable, encore, pour l’ensemble des équipes lauréates, mobilisées dans un esprit d’inventivité et d’exigence au profit de l’intérêt général, porté par votre parole. Même si chaque projet des dix sites s’engage dans une voie opérationnelle, nous serons privés de la capacité d’expérimenter, d’aller plus loin et plus vite, là où cela aurait dû faire la différence. Cela ne nous permettra pas de lever les freins structurels de la fabrique urbaine contemporaine que nous avions identifiés. Dans la logique de la démarche, sans coordination des dix équipes, sans évaluation, ni analyse rigoureuse et retour d’expérience, il nous sera impossible de savoir si les innovations proposées sont réellement efficaces. L’absence d’accompagnement du GIP Europe des projets Architecturaux et Urbains, sur le long terme, compromet la garantie d’exemplarité annoncée, pour une reproductibilité des approches.
Dommageable, enfin, pour la valeur donnée à la parole publique elle-même. À votre parole en particulier. Interrompre une expérimentation conçue pour produire des effets réels, capitalisables et reproductibles revient à affaiblir durablement la crédibilité de l’action de l’État dans les territoires les plus fragiles, auprès des plus fragiles. Ce signal est extrêmement négatif : il traduit une promesse présidentielle non tenue, une ambition affichée mais non suivie d’actes, pour la première fois dans l’histoire des grands projets présidentiels de la cinquième république. Alors même que ce projet généreux se voulait pour la première fois pluriel et hors de Paris, afin d‘offrir le meilleur à des territoires qui ne pouvaient imaginer y accéder jusque-là.
Arrêter le programme « Quartiers de demain » mené par le GIP Europe des projets Architecturaux et Urbains à ce stade, c’est interrompre une dynamique avant qu’elle n’ait pu démontrer tout son potentiel : de suivi, d'évaluation et de capitalisation. C’est renoncer à une expérimentation pourtant conçue précisément pour tester, transformer, vérifier, répliquer. C’est, aussi, laisser entendre que ces quartiers ont cessé d’être prioritaires.
Nous, lauréats de la consultation internationale « Quartiers de demain », réunis aujourd’hui en collectif, refusons que cette initiative demeure un symbole inachevé. Nous refusons que la dynamique exemplaire que ce programme incarne soit réduite à une annonce présidentielle sans lendemain.
Nous entendons les contraintes budgétaires actuelles. Mais un dispositif présenté comme un laboratoire national et un démonstrateur d’excellence ne saurait être supprimé dans son intégralité sans renoncer à l’engagement politique qui l’a fondé.
Nous vous demandons solennellement le maintien du programme d’expérimentation « Quartiers de demain », ainsi que la définition d’un cadre opérationnel clair, des moyens identifiés à la hauteur des enjeux et d’un calendrier lisible au-delà du 30 juin 2026, jusqu’à l'achèvement des travaux de chaque projet. Il s’agit de permettre au GIP Europe des projets Architecturaux et Urbains de mener pleinement sa mission de suivi et d’évaluation jusqu’au terme du processus d’expérimentation. Nous vous demandons cela non seulement pour préserver un dispositif, mais pour honorer un engagement pris au plus haut niveau de l’État et répondre à une urgence sociale, territoriale, écologique et démocratique.
Monsieur le Président, l’histoire retiendra moins les grandes intentions que les bonnes décisions prises lorsque le moment d’agir est venu. Il est encore temps de transformer cet arrêt injustifiable en acte politique fort.
Nous réaffirmons notre engagement total pour la poursuite de cette démarche exceptionnelle : réinventer dix quartiers, laboratoire de la ville de demain. Les équipes lauréates sont pleinement mobilisées pour entrer dans la phase opérationnelle, dans un cadre exigeant et collaboratif associant l’État, le GIP Europe des projets Architecturaux et Urbains, les collectivités et les habitants. Nous sommes prêts à contribuer activement aux efforts de priorisation et de phasage des actions, afin de garantir l’efficacité, la soutenabilité et la reproductibilité des projets.
Dans cette perspective, nous souhaitons pouvoir vous rencontrer, aux côtés du GIP Europe des projets Architecturaux et Urbains, afin de poursuivre ces échanges et assurer la continuité de cette démarche, dans l’esprit fondateur de « Quartiers de demain ».
Nous comptons sur vous.
Veuillez croire, Monsieur le Président de la République, en l’expression de notre considération républicaine.
COLLECTIF QUARTIERS DE DEMAIN
Le Collectif des lauréats de la consultation internationale « Quartiers de demain »
COLLECTIF QUARTIERS DE DEMAIN
Le Collectif des lauréats de la consultation internationale « Quartiers de demain »
Signataires :
CAEN, quartier Grâce de Dieu
Valentin Bernard, La Soda – Architecte mandataire
Hélène Latour, La Soda – Architecte mandataire
Erwan Bonduelle, Erwan Bonduelle Architecture – Architecte associé
COLMAR, quartier Europe-Schweitzer
Franck Poirier, BASE – Paysagiste urbaniste mandataire
CORBEIL-ESSONNES, quartier des Tarterêts
Charlotte Hubert, h2o architectes et Eugène architectes du patrimoine – Architecte du patrimoine
Jean-Jacques Hubert, h2o architectes – Architecte mandataire
Antoine Santiard, h2o architectes – Architecte mandataire
Martial Marquet, Martial Marquet Studio – Architecte designer
COULOMMIERS, quartier des Templiers
Cathrin Trebeljahr, Cathrin Trebeljahr Architecte – Architecte mandataire
LE MANS, quartier des Sablons
Oscar Buson, Raum 404 – Architecte urbaniste mandataire
LODEVE, centre-ville
Simon Teyssou, Atelier du Rouget Simon Teyssou & associés – Architecte urbaniste paysagiste mandataire
MANOSQUE, quartier de la Ponsonne
Martin-Rein Cano, TOPOTEK 1 – Architecte urbaniste mandataire
Lorenz Dexler, TOPOTEK 1 – Architecte urbaniste mandataire
Florent Lévêque, TOPOTEK 1 – Architecte urbaniste mandataire
MARSEILLE, quartier du Petit Séminaire
Marion Talagrand, AMT – Atelier Marion Talagrand – Paysagiste urbaniste mandataire
PESSAC, quartier de Saige
Dominique Perrault, Dominique Perrault Architecture – Architecte mandataire
Sébastien Martinez-Barat, MBL Architectes – Architecte associé
SEDAN, résidence Ardenne
Alessia Calo, Lab705 – Architecte urbaniste mandataire
Ludovic Delorme, Lab705 – Architecte urbaniste mandataire
Jonathan Bruter, LANOD – Architecte et paysagiste concepteur
Marie-Liesse de Rougé, LANOD – Architecte du patrimoine