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 Les enseignants s'interrogent sur le principe du parcours fléché, ils nous ont envoyé ce texte. 

En 2018, le nouveau décret 2018-105 a changé les modalités de recrutement des enseignants chercheurs en école d’architecture. Ces écoles sont des écoles publiques, financées par de l’argent public et recrutent, dans ce cadre, des fonctionnaires de l'État. On assiste depuis à la démultiplication des postes fléchés, à savoir des postes pensés à partir du profil d’une personne dont on cherche à favoriser la candidature pour obtenir sa titularisation. Cela induit très souvent un fléchage du jury, à savoir une composition de jurés qui sera favorable au candidat attendu et à la rédaction de fiche de poste où les compétences recherchées renvoient spécifiquement aux compétences du candidat en question. En d’autres termes, il s’agit du dévoiement d’un dispositif, celui du concours, vers un autre, celui de la nomination. Des candidats et candidates s’épuisent à construire des dossiers, des lettres, des oraux ; des jurés s’épuisent à expertiser consciencieusement des dossiers, alors que, très souvent, les jeux sont faits. Inéquité, entre-soi, favoritisme, cooptation, retour sur ce que fait une telle pratique aux écoles d’architecture. 

Pourquoi est-ce que flécher un poste est un problème ? Alors qu’avant le décret de 2018, le concours de recrutement des enseignants chercheurs était national, avec un jury national, le passage à un concours interne aux écoles avec un jury composé par les écoles elles-mêmes, avec une moitié de jurés en interne, a permis aux écoles une plus grande marge de manœuvre concernant les recrutements. De nombreuses écoles, de nombreux directeurs ou enseignants titulaires, se félicitent de ce changement leur permettant plus facilement de flécher une fiche de poste sur le profil d’un candidat de leur choix, souvent un enseignant de l’école, et de composer un jury adéquat. 

Cette pratique pose un premier problème : ce sont ceux qui sont en position dominante dans une école et dans ses instances qui choisissent en interne, en fonction de critères qui restent à leur appréciation, ceux qu’ils vont “faire monter” au rang de Maître de conférences ou bien au rang de professeur. Cela crée des relations de serviabilité entre non titulaires et titulaires, les uns n’étant pas en position de refuser quoi que ce soit aux autres dont peut dépendre la création d’un poste. Cela renforce bien évidemment une certaine opacité : qui fait-on “monter” et sur quels critères ? Enfin, cela engendre une chaîne de redevabilité. Inversement lorsque certains ne sont pas dans cette logique et écrivent des postes « ouverts » cela les marginalise et ils peuvent être stigmatisés ou subir des pressions. 

Par ailleurs, le fléchage des postes favorise principalement des candidats en interne, ce qui nuit à la mobilité enseignante : alors qu’avant, on pouvait être enseignant associé à Lyon, puis être maître de conférences à Saint Etienne avant d’être professeur à Clermont Ferrand, aujourd’hui, un associé de Lyon (s’il est choisi par son école, et si on lui fait un poste fléché), sera maître de conférences à Lyon puis professeur à Lyon. La mobilité enseignante est précieuse, elle permet d’enrichir aussi bien les parcours des enseignants que les écoles elle-même, elle évite les effets délétères d’un entre-soi qui pèse aujourd’hui sur les écoles. La mobilité enseignante des titulaires dans le cadre des mutations, souffre du même constat.

Cette pratique pose un troisième problème : un poste devrait être créé en fonction des besoins d’une école pour répondre au mieux aux enjeux de formation des étudiants et étudiantes. C’est parce qu’il manque telle ou telle compétences dans une école qu’il est nécessaire de construire tel ou tel profil de poste. Les postes fléchés  ne sont pas construits à partir des besoins de l’école mais en fonction des caractéristiques du candidat que l’on veut titulariser. Il arrive même qu’un candidat, une fois titularisé, ne trouve pas sa place dans un programme pédagogique, tant ses compétences ne correspondent pas aux besoins de l’école. On utilise donc de l’argent public pour placer une personne plutôt que pour répondre aux besoins de l’école.

Enfin, si malgré les trois arguments déployés pour questionner le fléchage des postes, à savoir les rapports de domination que cela induit entre titulaires et non titulaires, la diminution des mobilité enseignantes, le ciblage sur les personnes plutôt que sur les besoins, on décide collectivement qu'il est important que les écoles puissent choisir qui elles font monter au rang de maître de conférences ou de professeur, alors que l’on arrête le concours et que l’on assume le recrutement par nomination, et ainsi que l’on évite les effets toxiques d’une nomination déguisée en concours. Le concours dans les écoles est une charge de travail très lourde pour les services des écoles et les enseignants. Mais surtout une charge émotionnelle et de travail gratuit pour les candidats qui postulent (faire des dossiers, passer la qualification, se renseigner sur les programmes, gouvernances, rédiger des notes, préparer l’audition…) alors que les jeux sont déjà fait à leur encontre.  

Au-delà de la volonté individuelle, des éthiques personnelles, ce sont les modalités de recrutement qui normalisent l'entre-soi, accentuent les rapports de domination et les retours d'ascenseur. Il ne s'agit pas tant ici d'attaquer telle ou telle personne qui aurait d'une manière ou d'une autre participé à cette situation - chacun.e de nous pouvant se sentir concerné.e à différents degrés - que de modifier la structure qui engendre cette situation.

Si ces arguments ne réussissent pas à convaincre certains, rappelons que la Cour de cassation le 5 juin 2024 et le Conseil d’Etat le 17 juin 2024 ont décidé que cette pratique des postes fléchés, expose celles et ceux qui y participent, celles et ceux qui accompagnent et garantissent le processus sur le plan administratif, en tant qu'administrateursqu’administratifs et celles et ceux qui sont membres du et en tant que jury, à des poursuites pénales.

 

Premier·es signataires (par ordre alphabétique) : 

  • Benoît d’Almeida, MCF ENSA Normandie
  • Suzel Balez, PR ENSA Grenoble
  • Julien Bastoen, MCF Paris Belleville
  • Antoine Bégel, MCF Ensa Paris La Villette
  • Camille Bidaud, MCF Ensa Paris-Val de Seine
  • Stéphanie Boufflet, MCF Ensa Paris-Val de Seine
  • Pauline Boyer, MCF Ensa Nantes
  • Ethel Buisson, MCF Ensa Nancy
  • Eric Chauvier, PR ENSAP Bordeaux
  • Emeline Curien, MCF Ensa Nancy
  • Stéphanie Dadour, MCF Ensa Paris-Malaquais/PSL
  • Loïc Daubas, MCF ENSA Bretagne
  • Catherine Deschamps, PR Ensa Paris La Villette
  • Laurent Devisme, PR Ensa Nantes
  • Sonia Doucerain, MCF, ENSA Grenoble
  • Pierre Doucerain, MCF, ENSA Belleville
  • Daniel Estevez, PR ENSA Toulouse
  • Marine Favennec, enseignante contractuelle, ENSA Grenoble
  • Deborah Feldman, MCF ENSA Paris-Est
  • Sabine Guth, PR Ensa Strasbourg
  • Jerome Glairoux, MCF ENSA Saint-Etienne
  • Patrick Henry, PR ENSA Paris-Belleville
  • Ghislain His, PR ENSAP Lille
  • Mathieu Le Barzic, MCF ENSA Bretagne
  • Nils Le Bot, MCF ENSA Paris-Val de Seine
  • Théa Manola, MCF ENSA Grenoble
  • Sébastien Martinez-Barat, MCF, ENSA Saint-Étienne
  • Nadja Monnet, MCF, Ensa Marseille
  • Léa Mosconi, MCF Ensa Paris-Belleville
  • Soline Nivet, PR, Ensa Paris-Malaquais-PSL
  • François Nowakowski, MCF ENSA Strasbourg
  • Susannah O’Carroll, MCF, Ensa Grenoble
  • Pauline Ouvrard, MCF, Ensa Nantes
  • Juliette Pommier, MCF Ensa Paris-La Villette
  • Carmen Popescu, PR ENSA Paris Val de Seine
  • Joanne Pouzenc, enseignante contractuelle, ENSA Toulouse
  • Catherine Rannou, PR ENSA Paris-Val de Seine
  • Mathias Rollot, MCF Ensa Grenoble
  • Nadine Roudil, PR, Ensa Paris-val-de-Seine
  • Philippe Simon, PR ENSA Paris-Val de Seine
  • Stefan Shankland, MCF, Ensa Nantes
  • Hugo Steinmetz, enseignant ENSA Nancy
  • Arnaud Théval, MCF ENSA Starsbourg
  • Nicolas Tixier, PR ENSA Grenoble
  • Corine Védrine, MCF, Ensa Lyon