Copyright : © Guillaume Amat

Il y a un an nous dénoncions la course béate à l’optimisation à laquelle nous pousse le culte de la performance pour y opposer la robustesse du vivant si chère à Olivier Hamant1. Dans le couple ingénieur-architecte, c’est bien sur le premier que repose cette injonction à la performance. Les architectes ont leur part de responsabilité dans cette assignation : l’ingénieur est celui auquel est dévolue une série de tâches dont les architectes se délestent volontiers – à partir de leur dessin, vérifier les portées et les détails d’étanchéité, cacher tous les fluides au-dessus d’un faux plafond et désormais cocher toutes les cases des normes et labels…

En résumé : à nous l’imagination et à lui le contrôle et la performance. Certes, nombre de bureaux d’études se complaisent dans ce rôle limité – gage de rentabilité financière –, exactement comme le font les architectes qui se contentent de répondre au programme et à la décennale. Ce modèle ne correspond pourtant ni à ce qui a fondé ces deux professions et ni à ce qu’elles devraient être aujourd’hui. La prise de conscience écologique est venue bouleverser ce consensus en montrant que la course à la performance et le solutionnisme (tout résoudre par le progrès technologique) étaient une illusion qui nous permettait surtout de continuer à danser au bord du précipice. Appliquée au bâtiment, cette attitude consistait à concevoir sans se préoccuper de gaspiller les ressources planétaires, puisque l’ingénierie, via des solutions technologiques de plus en plus sophistiquées, sait répondre, quel que soit l’environnement, à nos exigences de confort et à nos désirs d’expressivité formelle.

En matière de structure, la conscience d’un rapport entre sobriété et rationalité constructive a toujours été présente, et elle se renforce largement depuis une décennie. Mais en matière de régulation thermique, la prise de conscience que la morphologie spatiale et les matériaux avaient un impact déterminant et qu’ils pouvaient permettre de diminuer considérablement les besoins en technologies correctrices (la climatisation) est récente. Pour maîtriser ces facteurs climatiques, il faut cependant les prendre en compte dès l’origine du projet à l’aide d’un solide savoir-faire scientifique. Pour parvenir à cette conception bioclimatique, il n’y a qu’une seule solution : travailler main dans la main dès l’esquisse au sein de la maîtrise d’œuvre. L’ingénieur ne vient plus corriger ou vérifier le dessin de l’architecte après coup, puisque c’est par l’organisation spatiale du projet que l’on peut répondre aux exigences en matière de confort et de contrôle thermique. Les frontières deviennent ainsi de plus en plus poreuses entre architectes et ingénieurs. Le rôle de ces derniers est en pleine transformation. Sans renoncer à l’innovation et à la rigueur scientifique, l’ingénierie s’ouvre désormais aux sciences du vivant, acceptant la part d’incertitude du projet pour renforcer son adaptabilité aux usages et au temps. D’Eiffel à Freyssinet, l’aristocratie de l’ingénierie célébrait autrefois le génie de la structure ; elle s’ouvre maintenant à celles et ceux pour qui les questions anthropologiques, climatiques et structurelles deviennent complètement interdépendantes. Se posant en somme la question que l’architecture pose sur le monde.

1. Voir le n° 323 de d’a, février-mars 2025.

En couverture : Galerie pour le portail de la cathédrale, Angers, Kengo Kuma & Associates Architectes © Guillaume Amat.