Dans l’est lyonnais, à Villeurbanne, Amas et FBAA ont transformé un ancien foyer de jeunes travailleuses destiné à accueillir des personnes en situation de fragilité. Une rénovation lourde à la faveur d’une reprogrammation attestant des capacités de cette architecture des années 1930 à s’adapter à de nouveaux usages, ce qu’elle ne cesse de faire depuis un siècle.

À Villeurbanne, le 26-28 rue Alfred de Musset a d’abord accueilli le foyer Jeanne-d’Arc de l’usine Tase, un des premiers sites d’industrialisation de la soie artificielle (viscose) en France. Y étaient logées les jeunes travailleuses, environ 300 – étrangères pour la plupart – dans des chambres individuelles meublées et chauffées de 9 m2. Édifié en 1926 par l’architecte Georges Curtelin, le bâtiment a vécu plusieurs vies : caserne d’élèves officiers de réserve (1938-1939), hôpital militaire (1939), École polytechnique (1940-1943) et à partir de 1949 École normale nationale d’apprentissage (ENNA) devenue l’IUFM en 1991, avant de rester inoccupé durant une décennie. En quête d’un lieu pour y développer « un nouveau modèle de ville inclusive », Est Métropole Habitat l’acquiert alors pour le réactiver à travers un programme porteur d’une forte ambition sociale. Avant le démarrage des travaux, un projet d’occupation temporaire débute en 2016, ouvrant les portes du foyer Jeanne-d’Arc aux demandeurs d’asiles venus de Calais au sein d’un Centre d’accueil et d’orientation (CAO) créé spécifiquement pour l’occasion sur le site.
Lauréats du concours organisé pour sa restructuration-reconversion, Amas (Éric David et Stéphanie David), associés à FBAA (François Brugel), découvrent un bâtiment qu’une longue période de latence avait fortement dégradé. La végétation avait repris ses droits tandis que subsistaient des traces de ses usages passés, graffitis et messages sibyllins. Au-delà de ses qualités patrimoniales, le bâtiment profite d’un environnement privilégié puisqu’il borde un grand parc paysager. « Son caractère tout à la fois brut et sophistiqué est une des clés importantes de notre lecture du site », expliquent les architectes.
Leur proposition s’attache à valoriser les qualités morphologiques de l’édifice, sa composition symétrique, sa forme en U, son système distributif et la nature de son enveloppe. Les façades sont restaurées à l’identique. À l’intérieur, l’état général implique de tout déconstruire. Le système constructif de l’édifice ne répond plus aux exigences actuelles en matière de sécurité : l’enveloppe est en béton cyclopéen sans ferraillage, tandis que les planchers en poutrelles béton et hourdis briques en mauvais état ne peuvent supporter les charges dictées par les nouvelles normes. Ils seront remplacés par des planchers neufs. Au centre du dispositif de symétrie, l’escalier monumental est restauré dans son état d’origine, de même que les très belles verrières donnant sur le parc. Pour conserver les fines menuiseries acier en simple vitrage des façades intérieures, l’isolation a été déportée dans le volume, entre les logements et les couloirs qui ne sont donc pas chauffés. À l’extérieur, des menuiseries bois pourvues d’un double vitrage ont été posées. La frugalité a guidé les choix dans les aménagements, privilégiant le recours aux matériaux bruts : des panneaux de contreplaqué et de fibres de bois, et des briques plâtrières, au service de l’économie et d’une esthétique qui se veut rassurante et moins intimidante pour les usagers.
 
Mixité programmatique
 
L’idée d’accueil inconditionnel préside à cette transformation, conçue pour accueillir des personnes en prise avec des difficultés d’habiter. Le foyer de jeunes travailleuses accueille aujourd’hui des mères isolées avec des enfants en bas âge (centre maternel de 12 unités, accueillant 29 personnes) et une résidence pour étudiants et jeunes actifs (67 logements). La mixité programmatique constitue le levier de cette transformation : les lieux rassemblent sous un même toit un tiers-lieu, une pépinière associative, des espaces de coworking, des salles de réunion, une maison des services publics, un restaurant, un fablab, un amphithéâtre et des ateliers de création.
Au cœur du bâtiment, la présence d’une rotonde ajoutée peu après l’achèvement de l’édifice, en mauvais état, rendait difficile le réaménagement de la cour intérieure. Lors du concours, seule l’équipe d’Amas avait alors proposé de la démolir pour laisser place à une serre horticole à trois travées. « Soustraire un certain nombre de choses dans un bâtiment existant, c’est s’autoriser à ménager un espace de liberté, de création qui a du sens par rapport aux nouveaux programmes, usages ou problématiques de la société1 », souligne Amas qui, au-delà de la dimension esthétique, a fait de cette serre le centre névralgique de l’Autre Soie, support d’une grande diversité de pratiques sociales, sans fonction déterminée. L’histoire dit que l’architecte des bâtiments de France n’a jamais digéré la démolition de cette rotonde. Ouverte à tous, non chauffée, la serre vit au rythme des saisons. Une toiture mécanisée et des voiles permettent de réguler les apports solaires et de ventiler naturellement. « Tiers-lieu, tiers climat, tiers usages », résument les architectes. C’est le seul élément modifié de l’édifice originel, le symbole visible de la transformation.
 
Stratégies de réemploi
 
Cette transformation s’inscrit dans une démarche de réemploi qui va au-delà d’un simple affichage. Dans ce concours de conception-réalisation, la maîtrise d’ouvrage, Est Métropole Habitat, avait préalablement procédé à un diagnostic ressources de façon à fixer un objectif quantifié de matériaux issus du site lui-même ou provenant de ressources externes à réutiliser. Pousser le réemploi à ce niveau a permis de bénéficier d’un financement européen du programme Urban Innovative Actions (UIA). Des radiateurs en fonte et chemins de câbles conservés, les châssis acier restaurés, les passerelles métalliques de secours réutilisées pour franchir les noues du parc, le béton de façade découpé en dalles pour la terrasse du restaurant ou les portes transformées en tables n’en sont que quelques exemples. Mais aussi le recours à des ressources externes : des radiateurs, 3 000 m2 de parquet en chêne (récupérés dans des logements sociaux voisins appartenant au même maître d’ouvrage), reposés au sol des logements étudiants, et des carrelages et faïences issus du déstockage. Il en résulte des camaïeux colorés disparates hérités de ce dont disposait le grossiste, et des lames de parquet aux teintes inégales, suivant leur usure et leur exposition. Une patine supplémentaire dans cette opération qui a fait du bâtiment sa propre ressource.
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