L’ingénieur concepteur dans la fabrique du projet : héritages de la fin du XXe siècle et enjeux contemporains
Les récits contemporains de l'architecture donnent à voir une tension persistante entre séparation et rapprochement des disciplines. C'est dans cet espace que resurgit la relation entre architecte et ingénieur. Si cette polarité est ancienne, la fin du xxe siècle marque un infléchissement : l'ingénieur n'y apparaît plus seulement comme spécialiste du calcul ou garant de la faisabilité, mais comme acteur du projet. Sa visibilité croissante ne renvoie donc pas à la seule reconnaissance d'un intervenant longtemps secondaire ; elle signale une transformation des régimes d'auteur, des pratiques de projet et des cultures professionnelles dans un champ de plus en plus structuré par l'interdisciplinarité.
En France, la relation entre architecte et ingénieur est souvent relue à partir de sa constitution au xviiie siècle comme régime de distinction, ainsi que l'ont montré notamment les travaux d'Antoine Picon. Mais la fin du xxe siècle déplace cette configuration. Hérité de l'après-guerre, le modèle fondé sur l'industrialisation, la standardisation et la production de masse est progressivement contesté à partir des années 1960, au profit d'une attention renouvelée à la qualité architecturale, à l'expérimentation et à la signification culturelle du bâti. Ce déplacement conduit à reconsidérer la place de la technique dans la conception.
Cette inflexion se lit aussi dans les institutions de formation. Des figures comme Jean Prouvé au Cnam ou Stéphane du Château aux Beaux-Arts expérimentent des modes de transmission qui articulent invention formelle, culture constructive et savoir technique. Dans le sillage des réformes de l'après-1968, certaines UPA accordent une place accrue aux « sciences et techniques », tandis qu'à l'École nationale des ponts et chaussées le cours d'architecture confié à Paul Chemetov entre 1977 et 1988 contribue à ouvrir la culture de l'ingénieur à d'autres références disciplinaires.
Le tournant est également institutionnel. Le Plan Construction lancé en 1971, le Programme architecture nouvelle (PAN), la loi du 3 janvier 1977 affirmant que « l'architecture est une expression de la culture » et la création de la Mission interministérielle pour la qualité des constructions publiques témoignent d'un déplacement de l'action publique : il ne s'agit plus seulement de produire, mais d'organiser les conditions de la qualité, de l’innovation[1] et de l'exemplarité.
Dans les années 1980, cette reconfiguration se prolonge avec les grands équipements publics et la nouvelle visibilité culturelle de l'architecture. La complexité programmatique, la singularisation des commandes et l'importance croissante accordée aux structures, aux enveloppes et aux performances techniques déplacent les frontières entre conception architecturale et expertise technique. Des gerberettes du Centre Pompidou aux serres en verre structurel et aux toitures en toile tendue de La Villette, des pyramides du Louvre au hall 2F de Roissy, la technique n'apparaît plus comme un simple moyen d'exécution, mais comme l'un des lieux où s'élaborent les possibles du projet. La fin du xxe siècle apparaît ainsi moins comme une rupture que comme un moment de reconfiguration des cultures du projet, à partir duquel devient pensable la visibilité croissante de l'ingénieur concepteur. (...)