Parallèlement aux architectes, les ingénieurs subissent un bouleversement profond de leur rôle au cœur du processus de création et, plus largement, de leur responsabilité au sein d'une humanité mise en péril par l'exploitation effrénée des ressources planétaires. Nous avons réuni de grandes figures de l'ingénierie française ainsi que des personnalités émergentes pour un dialogue à bâtons rompus sur ces mutations et les enjeux qu'ils révèlent. À travers leurs propos, ce sont les frontières entre architectes et ingénieurs qui semblent de plus en plus poreuses, et pas seulement parce que chacun et chacune de nos invités ont la double formation. EC
Jean-Marc Weill : J'aimerais partager avec vous cette observation d'Antoine Picon, qui a très justement dit que les limites des professions s'étaient érodées, et c'est bien ce que l'on observe aujourd'hui.
Benjamin Cimerman : Il va falloir, je crois, différencier selon les pratiques d'ingénierie parce que l'ingénierie structurelle et l'ingénierie climatique ne peuvent être pensées de la même manière. L'ingénierie climatique se structure et se forme, elle est assez récente en réalité. Jusque-là, elle était plus une technicité.
Raphaël Ménard : Je ne peux pas m'empêcher de repenser à cette phrase du philosophe Bernard Stiegler, qui disait : « De plus en plus d'ingénieurs participent à des processus techniques dont ils ignorent le fonctionnement, mais qui ruinent le monde. » C'est un peu dur mais, si on fait un parallèle avec la médecine, l'architecte devrait tenir le rôle du médecin généraliste, tandis que beaucoup des savoirs techniques sont très spécialisés, un peu comme l'ophtalmo, le dentiste, l'orthopédiste, le cardiologue, etc.
Emmanuel Caille : Cette spécialisation en silo entraînerait-elle donc une perte de sens de chaque intervenant ?
Raphaël Ménard : Le monde est devenu tellement complexe que l'ambition du gentilhomme de la Renaissance, avec sa vision holistique, qui « ne sait presque rien sur presque tout », nous manque beaucoup aujourd'hui. On le remarque dans les pratiques des grands bureaux d'ingénierie qui prétendent (en simplifiant…) : « Je vous propose une clinique globale de la technique, je fédère toutes les spécialités avec un chef de projet technique, qui est le médecin généraliste des enjeux techniques. » Mais ce dernier empile les spécialités, alors que nous devrions, architectes et ingénieurs, reposer ensemble le métabolisme du projet, avec sa quantification (en euros, en énergie, en ressources, en impacts, etc.) pour apporter une cohérence harmonieuse des choix de parti.
Emmanuel Caille : Ce que je trouve intéressant dans la définition de Stiegler citée par Raphaël, c'est qu'elle pose une des ambivalences du statut des architectes et des ingénieurs : à partir du moment où on construit, on utilise les ressources du sol, toutes sortes de matières et de sources d'énergie qui nous portent naturellement à ce qu'on détruise les choses. Mais le rôle des architectes et des ingénieurs, chacun à leur façon, n'estil pas justement de faire en sorte qu'on bâtisse ce monde sans le détruire ? C'est d'une certaine façon définir nos rôles par la manière de refuser de faire ce que tout nous pousse à faire. Probablement que l'on pourrait construire sans nous, mais le monde irait-il encore plus vite vers sa folie autodestructrice… ?
Benjamin Cimerman : Je pense qu'on est déjà dans la question fondamentale qui est celle de la technique et que l'enjeu pour moi, aujourd'hui, c'est que l'ingénieur ne peut pas être qu'un bon technicien. Pourtant actuellement il me semble que nous demandons la plupart du temps aux ingénieurs d'être des bons techniciens. Certes, il faut être très compétent et c'est très bien d'avoir des gens très pointus sur les techniques, mais ce qui nous fait défaut, c'est effectivement cette sorte de démarche plus globale, plus transversale, plus humaniste au sens de la Renaissance, peut-être une capacité à prendre du recul, à analyser l'ensemble, à établir les priorités. Je trouve qu'on est en grand déficit sur cette question. En tout cas, je parle plutôt du point de vue de l'ingénierie climatique, qui est mon sujet, où il n'y a pas une tradition historique comparable à celle de la structure et où finalement nous sommes face à une génération de gens de plus en plus talentueux qui émerge à peine.
Jean-François Blassel : Ça ne concerne pas uniquement l'ingénierie climatique, mais toutes les spécialités dont parlait Raphaël, tout l'arc qui va de la première idée jusqu'à la réalisation du bâtiment, à savoir aussi bien la structure que la façon de construire, sans oublier les moyens et les méthodes de réalisation qui ne sont pas gérées directement par nous, ingénieurs concepteurs, mais qui découlent de choix que nous faisons. Construire, c'est quelque chose qui mobilise des moyens souvent lointains, dispendieux en énergie et en ressources. On ne peut pas continuer à exploiter les ressources de la planète comme on le fait aujourd'hui, il y a donc beaucoup de choses à réinventer, ce qui suppose effectivement un changement de logiciel. Ce changement n'est pas l'innovation – souvent une sorte de mot d'ordre sans regard critique, qui me hérisse un peu le poil –, mais un changement de paradigme. Cela suppose d'interroger effectivement non seulement les moyens, mais aussi les raisons, la justification. En gros, c'est de ne pas se demander seulement comment faire, mais également pourquoi, ou est-ce que ça en vaut la peine de mettre en œuvre ces moyens. Une fois ce bien-fondé acquis, il faut inventer une autre forme d'économie, pensée qui a profondément modelé la profession d'ingénieur. Pour l'industrie du xixe siècle, l'ingénierie a été une façon d'être plus profitable, d'exploiter de façon plus efficace les richesses que nous donnait gratuitement la nature et d'en extraire le maximum de bénéfices. Ces questions d'économie originelles doivent désormais changer de nature, ne plus concerner sa seule dimension financière, mais viser le respect de toutes les limites planétaires.
Jean-Marc Weill : Oui, il faut une révolution qui ne soit pas uniquement un basculement quantifié, mais qui soit éthique et cultivé. Et ça, je pense qu'on doit tous travailler, surtout quand on enseigne, à ce que ce renversement soit une sorte de prise de conscience de l'histoire des métiers, des matières et des ressources, pour qu'on ne soit pas dans une relation trop binaire : je veux, je peux / je veux, je ne peux pas. Ça pose donc la question de la relation entre architecte et ingénieur dans le projet. En même temps, quand on voit comment le métier a évolué depuis trente-cinq ans, c'est vertigineux en matière de matérialités, d'outils, de codes notamment. Ça nous oblige tous à nous remettre en question culturellement, au niveau de nos méthodes et de notre approche.
Jean-François Blassel : La vision banale est que l'architecte dessine et que l'ingénieur vérifie que ça tienne et que ça ne consomme pas trop. Et si, effectivement, on prend au sérieux la question des limites planétaires, ce ne sont pas des questions qui peuvent arriver après. Elles doivent arriver en même temps. Elles doivent informer les choix fondateurs des projets et ne peuvent pas être seulement quantitatives. Et c'est pour cela que j'interroge la définition de l'ingénieur dont, au fond, l'outil pour regarder le monde est le nombre, ce qui nous distingue des architectes.
Raphaël Ménard : Tu as le nombre chez l'architecte, mais qui est d'abord « spatial » : l'ergonomie et les bonnes distances des fonctionnalités (au sens du Neufert), l'adéquation des surfaces au programme, la générosité d'un volume… Il est souvent le mandataire du groupement et donc les euros du coût du projet sont évidemment des nombres-clés de sa mission.
Jean-François Blassel : Je ne suis pas d'accord avec toi. Même si d'autres disciplines font appel au nombre, qui reste quand même l'outil de prédilection de l'ingénieur. Celui-ci quantifie les choses, les contraintes dans la matière, les fréquences de résonance d'une structure, les quantités de carbone d'une construction ou des flux énergétiques qui traversent une enveloppe… L'architecte ne fait pas ça. Ce rapport au nombre est un levier sur le monde et sur les choses. Pour revenir à la façon dont les ingénieurs et les architectes travaillent ensemble ces questions, pour que ces limites planétaires soient prises au sérieux et qu'elles s'imposent dès l'origine du projet, alors il faut que ce rapport au nombre, et par conséquent la personne qui le porte, soit impliqué dès le début du projet.
Isabel Soto Antúnez : Ce que vos échanges montrent aussi, c'est que l'innovation n'est jamais une évidence : c'est une construction sociale, historiquement située, dont le contenu se transforme. Et il semble qu'actuellement, face à la complexité croissante des pratiques et à l'horizon des limites planétaires, nous soyons à un moment de redéfinition assez profond de cette notion. Alors, qu'est-ce que le mot « innovation » recouvre aujourd'hui dans vos pratiques ? Et à partir de quels critères peut-on encore la qualifier comme telle ?
Laurent Mouly : Je trouve qu'il y a un point intéressant : tu évoquais tout à l'heure le fait que l'ingénieur, à l'origine, était le médiateur entre l'industrie et le monde de la conception. C'est lui qui maîtrise les techniques, toutes les règles qui permettent à l'industrie de réaliser ensuite ce qui est conçu. Et peut-être qu'aujourd'hui, par rapport aux questions des limites planétaires, notre champ d'expertise et de compétences n'est plus limité à l'industrie, mais doit être étendu à la question des ressources, le monde, la planète. Nous ne sommes plus juste des concepteurs qui maîtrisent l'industrie, nous sommes comptables de l'impact de l'industrie sur le monde. Tout d'un coup, notre champ d'expertise dépasse largement les limites de ce qu'on nous a enseigné. On a appris le béton armé, la structure métallique, et on continue heureusement à apprendre ces choses très précisément. Mais quid du rapport à la biodiversité et au vivant ?
Emmanuel Caille : N'est-ce pas enseigné dans les écoles d'ingénieurs ?
Bernard Vaudeville : Ça commence seulement et c'est très inégal suivant les écoles. Mais en vous écoutant, j'ai un peu l'impression qu'on s'excuse d'être ingénieur. L'ingénieur est une figure de la modernité telle qu'elle s'est développée depuis le xviiie siècle. La création de l'École des ponts et chaussées en 1747, notamment, en a marqué l'avènement. Cet ingénieur moderne était un ingénieur puissant, qui devait résoudre les problèmes par la technique, qui garantissait la marche vers le progrès, avec une assurance qui ne laissait aucune place au doute. Depuis l'après-guerre, cette posture a peu à peu évolué, notamment par le fait que les ingénieurs se sont paradoxalement souvent déconnectés de la technique. Ils ont conservé la puissance, mais avec une inclination prononcée vers la simplification. Dans notre domaine, on a privilégié la politique du bulldozer ou de l'hyper-standardisation. Plutôt que de régler un problème, on l'aplatit, on le fait disparaître. Cette attitude est catastrophique et il faut la remettre en question. Un autre biais que l'on constate aujourd'hui, c'est la tentation de répondre aux dérèglements environnementaux par une ingénierie globalisante. L'ingénieur se dit : « Ah ! On a un nouveau rôle. On va modéliser la planète, et c'est nous qui allons dire ce qui est bien ou mal. » C'est certainement un autre piège à éviter ! Il faut revenir à une certaine modestie. Il ne s'agit pas de refuser la technique, au contraire, il s'agit d'envisager la question technique autrement. Il y a une approche technique qui est totalitaire, on la voit bien à l'œuvre sous l'impulsion des grosses industries de la tech. C'est une approche dangereuse. Nous cherchons à développer une autre approche technique, y compris pour l'innovation. Il ne faut pas refuser celle-ci, il ne faut pas s'excuser d'être ingénieur. Et ce n'est pas facile, parce que nous ne sommes pas très au clair avec nous-mêmes. J'en reviens à la comparaison avec le médecin. Ce dernier est très savant, très technique et, en même temps, il s'attache à respecter le corps. C'est ce même assemblage de technicité pointue et d'attention à la complexité des situations réelles que nous devons mettre en avant dans notre travail d'ingénieur. (...)