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Dans la multitude de projets qui prétendent agir pour atténuer le dérèglement climatique, où se situe la frontière entre ce qui est vraiment efficace et le greenwashing ? C’est la question que se pose non sans ironie l’historien et chercheur Wouter Vanstiphout en analysant l’une des plus emblématiques opérations immobilières néerlandaises du moment.

« Putain, il est vraiment sérieux ? », me suis-je dit après avoir discuté avec des personnes bien informées de l’initiative de « GreenTechBro » Don Ritzen pour le Shift Landmark (mot formé de shift – changement – et de landmark – monument, lieu emblématique). À côté du nouveau pont de Rotterdam, un immense symbole de « durabilité » doit voir le jour. Il est destiné à devenir une « tour Eiffel de la croissance verte », une « nouvelle merveille du monde » et à rejoindre les rangs du colosse de Rhodes, des pyramides de Gizeh et des jardins suspendus de Babylone.

Concrètement, il s’agira d’un site touristique d’une superficie comprise entre 25 000 et 30 000 m2, dont la construction coûtera 240 millions d’euros et qui attirera annuellement 1 million de visiteurs payant chacun entre 20 et 45 euros. Le chantier devrait débuter en 2028, l’inauguration étant prévue pour 2031. L’intention des organisateurs est que, en visitant ce lieu emblématique, il y ait un effet transformateur sur la façon de penser et sur le mode de vie des visiteurs. L’expérience immersive proposée vise à transformer les visiteurs, qui ne sont actuellement que des spectateurs fatalistes, en consommateurs circulaires et en planetizens1 qui entraîneront leurs amis et leurs familles dans un mouvement idéaliste en pleine expansion. Cela conduira à un « point de basculement social », une apocalypse inversée si l’on veut, annonçant une nouvelle ère d’abondance verte et d’harmonie mondiale.

Pour ce projet, 1 500 cabinets ont participé au concours international ouvert. Parmi cette vague d’enthousiasme, trois cabinets d’architecture ont été sélectionnés, tandis que deux autres ont été contactés directement. À mi-parcours du processus, la ville de Rotterdam a proposé un terrain situé dans le nouveau quartier de Waterkant, à proximité du futur nouveau pont de la ville. Le rôle du conseil municipal consistait à arbitrer les négociations concernant ce terrain extrêmement coûteux avec les promoteurs immobiliers propriétaires du terrain. L’intérêt du conseil municipal réside dans le fait que le site où le nouveau stade du Feyenoord devait initialement être construit accueillera désormais le Shift Landmark. Football ou durabilité, qu’importe tant qu’il y a un symbole ?

Sauver le monde

Au cours de l’année écoulée, les cinq équipes ont travaillé sur des propositions pour ce monument, qui ont été présentées début 2026 lors d’un grand événement à Rotterdam. Les cinq projets, et en particulier leurs rendus spectaculaires, ont bénéficié d’une énorme couverture médiatique. Mais avant de nous plonger dans les projets, parlons un peu plus du point de vue de l’initiateur : Don Ritzen. Cet entrepreneur néerlandais doit sa fortune et sa réputation à Rockstart, un fonds de capital-risque dédié aux start-up spécialisées dans les technologies vertes. Afin d’accélérer la transition mondiale vers une économie verte, il a fondé Shift, une organisation à but non lucratif, et a proposé « au monde entier » son projet phare. Rotterdam a mordu à l’hameçon.

Alors que les urbanistes et les promoteurs immobiliers de Rotterdam y voient toutes sortes d’objectifs stratégiques, de retombées et d’opportunités de promotion, on ne trouve en réalité aucune trace d’opportunisme ni même de greenwashing chez Ritzen et Shift. Même entre les lignes du cahier des charges du concours (extrêmement professionnel et généreux), on ne perçoit qu’une volonté absolue de sauver le monde grâce à l’idéalisme, à la technologie et à l’architecture. Comme c’est rare !

Don Ritzen et Shift défendent une vision selon laquelle l’amélioration du monde repose sur des choix individuels qui, cumulés, mèneront à une révolution menée par des personnes brillantes. Ce sont les « héros du climat » de Ritzen : des ingénieurs jeunes, dynamiques et entreprenants qui, dans un élan d’inspiration, ont eu l’idée d’une solution géniale, puis ont réussi à mobiliser une sorte de super-pouvoirs pour conquérir le monde grâce à leur idée.

Parmi les « héros du climat » de Don Ritzen, on trouve les Néerlandais Boyan Slat – qui, grâce à sa technologie The Ocean Cleanup, débarrasse les océans de la « soupe plastique » – et Fonger Ypma – qui lutte avec son entreprise Arctic Reflections contre le réchauffement climatique en pompant de l’eau sous la calotte polaire, ce qui permet à celle-ci de s’étendre à nouveau et de réfléchir davantage la lumière du soleil. Il évoque aussi Thomas Dambo, un sculpteur militant danois qui construit des trolls géants à partir de déchets recyclés et les place dans des endroits où les gens s’y attendent le moins, les incitant ainsi à réfléchir à leur propre comportement en tant que consommateurs. (...)

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