Copyright : © Maxime Delvaux

Baukunst livre coup sur coup deux bâtiments imposants et intrigants à Bruxelles : « Frame », un immeuble-vitrine pour le parc tertiaire des médias audiovisuels (en association avec Bruther), et « Manufakture », un équipement maraîcher sur le site des anciens abattoirs de Cureghem à Anderlecht. Faits de béton, de verre et d’acier, assumant l’usage de la technologie, ces deux objets-machines aux lignes nettes prennent à rebours les idéologies anti-extractivistes de post-démolition et de post-construction. Ils poursuivent le sillon patient et singulier tracé de projet en projet par Baukunst, poussant à ses limites la puissance performative de l’architecture face aux enjeux du présent.

MANUFAKTURE

Maître d’ouvrage : Abattoir S.A.

Maîtres d’œuvre : Baukunst (équipe de projet : Guillaume Bostoen, Pauline Clarot, Benoit Delpierre, Tomas Devos, Nicolò De Paoli, Justine Devergnies, Caroline Jucquois, Kornel Lewicki, Felix Spangenberg, Björn Vanoverberghe, Adrien Verschuere, Wouter Verstraete) ; économiste : Bureau Bouwtechniek

BET : Boydens Engineering, Util, structure ; Daidalos Peutz, climat

Entreprises : CIT-Blaton

Surface : 25 000 m2

Coût : 15 millions d’euros HT

Livraison : 2025

 

FRAME

Maître d’ouvrage : Société d’aménagement urbain de la région Bruxelles-Capitale (sau-msi.brussels)

Maîtres d’œuvre : Baukunst, agence mandataire (équipe de projet : Guillaume Bostoen, Pauline Clarot, Claudio Cortese, Lise Duchamp, Baptiste Fleury, Paul Machedon, Aleksandra Ognjanov, Daniele Olivera, Nicolò De Paoli, Maria Rebelo, Björn Vanoverberghe, Adrien Verschuere) ; agence associée : Bruther ; paysage : Landinzicht-Bjorn Gielen 

BET : Bollinger+Grohmann, structure ; Pierre Berger, mécanique et énergie ; Delta GC, techniques spéciales ; Kahle Acoustics, accoustique ; VS-A, façades ; Chevallier Masson, design textile

Entreprises : BAM-Interbuild ; Groven+

Surface : 8 500 m2

Coût : 17,2 millions d’euros HT

Livraison : 2025

 

De prime abord, les deux bâtiments aux formes régulières et répétitives semblent issus d’un strict rationalisme structurel. C’est ce fil qui pourrait relier Manufakture et l’immense halle de marché (1889-1890, architecte : Émile Tirou) derrière laquelle il est construit et qui domine le site des anciens abattoirs. Parallélépipède aussi long que la halle est large, le bâtiment oppose à la charpente métallique arachnéenne de celle-ci son grand portique à deux niveaux, qui semble dire, ni plus ni moins, de quoi il est fait : une ossature en béton de six travées de 18 mètres de portée – le maximum pour du béton préfabriqué ; une grande étagère qui verticalise des fonctions auparavant dispersées sur le site et superpose deux niveaux de locaux d’activité liés au marché alimentaire et deux niveaux de parkings (environ 400 places).

Néanmoins, le soin apporté à la rythmique et aux proportions de l’ensemble, le dessin des joints et des articulations – notamment les étonnants chapiteaux cubiques qui prennent une force tellurique dans le parking –, le profil des acrotères et le léger soulèvement de la dalle du rez-de-chaussée formant un socle distinguent subtilement l’objet des constructions génériques qu’on érige avec les mêmes matériaux dans les zones d’activité. Croisant « performance » et « performativité » (pour paraphraser le titre de l’exposition Baukunst à Bozar en automne 2019), la structure est pensée non seulement dans son efficacité constructive optimale mais aussi dans sa faculté à porter un imaginaire architectural latent. Matrice imaginative hybride, elle rappelle tour à tour la crudité utilitaire d’un équipement logistique, le hiératisme monolithique d’un temple antique ou la simplicité répétitive de la maison Dom-ino de Le Corbusier – cette dernière n’étant peut-être qu’une version essentialisée du précédent.


   Test 042

 © Maxime Delvaux

Structure inquiète

En dépit d’une absence d’emphase formelle, d’une esthétique raréfiée, les bâtiments de Baukunst sont ainsi toujours un peu plus et un peu autre que ce qu’ils semblent être. C’est le cas de Frame (dont le concours a été remporté avec Bruther en 2017). Avec son exosquelette qui porte cinq plateaux de 1 000 m2 libérés de tout porteur et de toute circulation verticale, il convoque certains grands ancêtres du mouvement « high tech », passés dans la culture populaire : le grand cadre-écran triangulé n’est pas sans rappeler la façade du Centre Pompidou – du moins celle que Piano et Rogers avaient dessinée pour le concours de 1971 ; les tours d’escaliers et d’ascenseurs, greffées comme des totems convexes sur le prisme de verre, semblent de lointaines descendantes de celles de la Lloyd’s du même Richard Rogers. (...)

Pour lire l’article, commandez votre magazine sur notre boutique en ligne