Nous avons rencontré Solano Benítez chez lui à Asunción. Lors d’une conversation qui s’est étalée sur plusieurs jours, nous avons essayé de dégager les principes sous-jacents qui fondent le travail de cet architecte paraguayen dont l’œuvre construite – prolifique, cohérente et reconnue internationalement1 – reste encore trop peu connue en Europe.
Le 22 octobre 1929, Le Corbusier prend place à bord d’un avion de l’Aeroposta Argentina depuis Buenos Aires en direction d’Asunción. À bord, pour ce vol inaugural de cette filiale de l’Aéropostale, Jean Mermoz et un certain Antoine de Saint-Exupéry sont aux commandes. En février de cette année, j’ai eu l’occasion de survoler moi-même le chemin sinueux du fleuve Paraguay, cours d’eau qui donne son nom indigène à ce pays enclavé entre le Brésil, l’Argentine et la Bolivie. Les rêves technologiques liés à l’aviation ne sont plus les mêmes qu’il y a cent ans mais en s’approchant de la capitale paraguayenne, le paysage, celui qui a inspiré le père du modernisme à formuler sa loi du méandre2, reste tout aussi captivant.
Je fais le voyage pour rencontrer Solano Benítez à Asunción, où l’architecte est né et où il a créé en 1987 le Gabinete de Arquitectura, son premier atelier, peu après l’obtention de son diplôme. Le fait qu’une seule monographie3 lui soit dédiée à ce jour est assez symptomatique de son relatif isolement de la scène architecturale locale, le Paraguay étant souvent décrit comme une île sans mer. En dehors de l’Amérique latine, certains ont pu avoir la chance de voir ses constructions éphémères à Paris en 2018-2019 dans l’exposition collective « Géométries Sud, du Mexique à la Terre de Feu » qui s’est tenue à la Fondation Cartier ; ou, avant cela, à Venise en 2016 où le Gabinete a reçu le Lion d’Or du meilleur participant à la quinzième exposition « Reporting From The Front » de la Biennale d’architecture sous le commissariat de Alejandro Aravena. La radicalité de l’installation proposée par le Gabinete résidait dans sa construction puisque ceci n’est pas une voûte mais une ossature en brique. Posées sur leur côté et disposées en grille triangulaire, les 1 872 briques employées pour le projet fabriquaient un espace presque huit fois plus grand que si elles avaient été superposées comme le veut la tradition. Cette structure vraisemblablement abstraite a trouvé son application raisonnée dans des constructions pérennes du Gabinete. La transformation en 2010 de la Fondation Teletón, une ONG dédiée à la rééducation d’enfants handicapés à Lambaré (voir le dossier « Amérique latine : vivant laboratoire de l’Architecture », n° 288 de d’a, avril 2021), en est un exemple. Ici, deux mailles en brique servent d’espaces intermédiaires, mi-intérieurs mi-extérieurs, entre la rue, le jardin et le foyer du centre, filtrant la lumière, la chaleur et les vues.
La volonté de Solano Benítez de repenser les protocoles de mise en œuvre n’est pourtant pas découplée d’une sensibilité pour la charge émotionnelle des espaces qu’il crée. Autrement dit, si la technique est au centre de sa pensée, ses réalisations ne doivent pas être appréhendées comme des résolutions techniques, aussi subtiles soient-elles. Les formes à géométrie épurée – très présente dans la tradition guaranie du tissage – sont pour ainsi dire « naturalisées » par l’utilisation de matériaux qui portent les traces de leur fabrication ou transformation à la main, souvent in situ. Le premier atelier du Gabinete, construit en 1995 et occupé jusqu’à 2013, sert ainsi de modèle avec son assemblage de briques et de bois de récupération laissés bruts. Le tombeau 4 Vigas, conçu par l’architecte pour son père en 2001 sur un site densément arboré près de Piribebuy, à environ 80 km de la capitale, incarne sans doute le mieux la poésie de son approche constructive. Composée de quatre poutres épaisses formant un carré ouvert, la structure du tombeau disparaît grâce à ses surfaces miroitées, pour n’offrir au regard qu’un pur espace de contemplation.
Un sens aigu du contexte
Avant d’aborder les principes fondamentaux qui guident le travail de Benítez en tant que praticien et enseignant, il est utile de rappeler certains éléments du contexte dans lequel il opère. La conscience pour l’architecte du défi que représente pour l’habitation le climat subtropical du Paraguay se manifeste dès mon premier échange téléphonique avec lui. Il se préoccupe tout de suite de mon confort, car l’auberge où je suis logée n’est pas dotée d’un système de climatisation alors qu’il fait presque 40 °C dehors, sachant que l’humidité relative, qui reste élevée tout au long de l’année, génère un ressenti de chaleur plus élevé que la température réelle de l’air. Pour les habitants d’Asunción, et particulièrement les ouvriers du bâtiment, les fortes chaleurs deviennent difficilement supportables en milieu urbain. Ces canicules s’expliquent par la faible élévation de la capitale, seulement 53 mètres au-dessus du niveau de la mer, précise l’architecte. Celles-ci sont exacerbées par l’effet d’îlot de chaleur dû à la densification de la ville et à la disparition concomitante des espaces verts. Sur une coupe schématique, Benítez dessine la symbiose qui existait autrefois entre le bâti et le végétal dans le tissu traditionnel. Avec des édifices d’un seul étage entourés de jardins, les arbres projetaient des ombres sur les toits et sur les espaces extérieurs. Dépourvues de cette protection naturelle, les nouvelles constructions de grande hauteur qui surgissent partout dans le centre-ville sont obligées de trouver d’autres stratégies, souvent très énergivores, pour contrer les apports solaires.
L’émergence de cet urbanisme du laisser-faire des vingt dernières années est la conséquence du contexte politique du Paraguay. Benítez dénonce ouvertement la négligence, la corruption et la complaisance qui y sont institutionnalisées. Les années 1970 et 1980 ont été celles une croissance économique importante dans le pays, avec la construction de grands barrages sur le Paraná, le deuxième plus grand fleuve d’Amérique latine après l’Amazone. Malgré les importants revenus générés par l’exportation de l’énergie hydroélectrique, le Paraguay demeure le pays le moins industrialisé d’Amérique latine, avec les trois quarts de sa population active employés dans l’agriculture, exposés aux aléas météorologiques et aux variations des prix des cultures de rente comme le soja. Les espaces publics délaissés ne sont que la face visible du manque d’investissements de l’État qui préfère, explique l’architecte, encourager l’investissement privé par de faibles taux d’imposition. Étant donné la quasi-inexistence de la maîtrise d’ouvrage publique au Paraguay, je l’interroge sur la capacité des architectes locaux à agir positivement sur leur environnement. Sa réponse, comme toutes les autres, dépasse les limites de la discipline. D’après lui, la grande crise de notre époque serait celle de l’imagination : « Malgré ce que nous avons aujourd’hui en termes de ressources et de connaissances, nous ne sommes même pas capables d’imaginer un monde autre que le nôtre. » Il se réfère notamment au grand écart de richesse qui, dans l’indifférence, continue de se creuser au Paraguay. « La chose à laquelle nous devrions aspirer est la convivialité. Et pour mieux vivre ensemble, il faut prendre soin de nos différences. Arriver à penser autrement les uns par rapport aux autres, c’est l’espoir de trouver des solutions alternatives à des problèmes communs. Dans ce sens, je pense que n’importe quel apport qui fait bouger la réflexion sur le monde qui nous entoure par le faire est précieux puisque cela montre qu’il est possible d’agir en dépit des conditions politiques actuelles. La démocratie a 2 500 ans mais la maçonnerie a au moins 1 000 ans de plus. Imaginer la maçonnerie autrement est une façon d’imaginer un monde différent. C’est là que je vois la pertinence de ce que nous faisons. »
Un goût pour l’invention
L’aspect rustique des bâtiments conçus par Solano Benítez ne doit pas masquer l’ambition d’innover de l’architecte. Son recours récurrent à la brique est dépourvu de toute nostalgie pour les constructions prémodernes, que ce soit d’un point de vue technique ou esthétique. S’il convoque ce matériau, c’est pour des raisons éminemment pragmatiques, la brique étant produite localement, disponible en grande quantité, très peu chère, et ne nécessitant pas de main-d’œuvre spécialisée. « La maçonnerie de brique a une très longue tradition. Fruit d’innombrables essais et erreurs, la tradition nous enseigne comment employer ce matériau », explique-t-il. Il juge néanmoins que les conventions constructives, telles qu’elles sont désormais inscrites dans les réglementations, les normes mais aussi les habitudes professionnelles, favorisent la paresse intellectuelle. Oser proposer une autre façon de mettre la brique en œuvre est d’après lui « un acte de rébellion » dont les raisons sont néanmoins propres à chaque contexte. « Innovant au Paraguay, dit-il, je vais le faire d’une certaine manière. Si je travaille à Boston, si et je suis à côté d’un laboratoire de robotique, je vais le faire autrement. Il ne s’agit pas de dicter une façon de faire mais de savoir saisir les opportunités. »
Dans le cas de son installation à Venise, penser la structure en brique comme un système d’éléments linéaires et non comme des surfaces lui a permis d’alléger la construction au maximum compte tenu de la faiblesse des fondations du site historique. Au Paraguay, repenser la mise en œuvre de la brique vise surtout à valoriser et à élargir les compétences de la population locale face à l’industrialisation du secteur du bâtiment. « Les procédés qui sont fondés sur la répétition ont tendance à être remplacés par les machines. Je peux faire une machine qui me sert du tereré [une infusion froide à base de feuilles de yerba maté, très répandue au Paraguay], mais à quoi bon ? Je préfère que la machine fasse quelque chose que je ne peux pas faire moi-même. »
Il évoque ainsi les ateliers qu’il a encadrés à la Graduate School of Design à Harvard, où ses étudiants ont expérimenté un robot de type Sunfish qui peut naviguer en sous-sol. Celui-ci étant manipulable comme un drone, l’architecte y voit des applications possibles pour faire par exemple des fondations dans des endroits difficiles d’accès. Quant à la brique, il rappelle qu’aucune machine ne possède l’ensemble des capacités de la main humaine en matière de supination, pronation ou rotation : « La brique est pensée pour le potentiel de la main et non celui de la machine. À l’échelle mondiale, il y a énormément de personnes qui n’ont pas été formées pour satisfaire les besoins de l’industrie. Elles sont progressivement exclues du marché de travail formel. Si on peut saisir les capacités qui leur sont propres et tâcher d’améliorer leurs conditions de vie, ce serait un grand progrès. »
Une vision humaniste
Solano Benítez enseigne la théorie et le projet à la Faculté d’architecture de l’Université nationale d’Asunción (FAUNA), d’où il a été diplômé en 1986. Je suis curieuse de savoir comment son goût pour l’invention tout en reconnaissant les limitations du contexte politique dans lequel ses étudiants seront amenés à travailler se traduit dans ce qu’il cherche à leur transmettre. L’université, dit-il, « devrait avoir pour vocation de transformer la société. Nous ne sommes pas là pour fournir de la main-d’œuvre à l’industrie de la construction mais pour former ceux qui devraient transformer ce monde en quelque chose de positif. Nous sommes une université publique et donc même le paysan au bord de son champ de soja, très éloigné du milieu académique, paie nos salaires. Cette transformation est donc de notre responsabilité. Il faut que les étudiants se construisent non comme des gens érudits en architecture mais comme des citoyens-architectes capables de s’engager dans leur société pour améliorer la vie des personnes ». Benítez cherche à accompagner ses étudiants vers une appréhension plus globale de leur métier, à envisager davantage leurs actions d’un point de vue philosophique, politique, économique et technique, et à porter un regard critique d’abord sur eux-mêmes.
« Pour incorporer l’idée de la frugalité par exemple, vous devez transformer et non pas vous opposer aux conditions de votre pratique. C’est-à-dire accepter de travailler avec le marché ou d’autres personnes qui sont peut-être très différentes de vous pour construire cette possibilité d’être tous ensemble. » Parfois il faut aussi savoir travailler avec ses émotions, explique-t-il. Fidèle à sa manière de parler en images, il se réfère au monde botanique : « Je vois une plante qui a survécu à une sécheresse alors qu’une autre en est morte et que je regarde son génome, je vois qu’elle a survécu grâce à son code génétique. Je peux donc créer une plante qui allie les avantages des deux plantes pour mieux résister à un manque d’eau. Au départ, j’étais simplement ému par le fait que l’une était morte alors que l’autre était parfaitement en vie. C’est cette émotion qui m’a conduit à la réflexion, qui s’est ensuite convertie en action. »
Enfin, quand on l’interroge sur la place du langage architectural dans ses discussions avec les étudiants, il retourne la question pour en redéfinir la fonction : « Le langage est un moyen de coordonner nos actions dans le temps. Dans une conversation – en espagnol, le mot a une double racine con (ensemble) et versar (tourner autour) –, comment sait-on si les personnes sont en train de construire une pensée commune ou si elles sont seulement en train d’échanger des informations ? On le sait parce qu’ils coordonnent leurs actions pour faire quelque chose et on sait que c’est l’inverse quand, à la fin, une personne va à l’encontre de l’autre. […] J’encourage les étudiants à utiliser le langage architectural comme un outil de coordination et non pas de communication. »
Pour illustrer les propos de Solano Benítez, nous présentons dans les pages suivantes quatre réalisations qui démontrent sa capacité, de l’échelle de la fenêtre domestique aux coursives suspendues d’un bâtiment universitaire, à coordonner fonctionnalités et techniques pour concevoir des formes éminemment poétiques. Il faudra cependant attendre encore quelques années pour voir l’architecte paraguayen affronter la grande échelle puisqu’il vient juste de commencer la conception d’un projet culturel d’envergure en dehors de son pays et dont l’annonce officielle se fera très prochainement.
1. Outre des récompenses à l’échelle nationale, le Gabinete de Arquitectura, sa première agence, reçoit le BSI Swiss Architectural Award en 2008, le Lion d’or de la Biennale de Venise en 2016 et le Moira Gemmill Prize for Emerging Architecture en 2018.
2. Le nom d’un dessin de Le Corbusier, la loi du méandre, fait référence selon Jean-Louis Cohen à la manière dont la pensée humaine, après avoir emprunté un chemin lent et sinueux, rompt soudain et génère une idée de rupture. Elle s’apparente à une rivière qui se rompt, traçant une voie nouvelle.
3. Solano Benítez & Gloria Cabral, Archives, 6, El Croquis, 2020.



