Copyright : © Andrea Serio

Des climats d’Italie à ceux du Grand Est, l’azur se dévoile sous la main de deux portraitistes de l’immatériel, Andrea Serio et André des Gachons. Ceux-ci nous livrent perspectives éthérées et nouveaux horizons, pour ceux qui savent regarder le nez en l’air.

 

Les termes définis par Alberti à la Renaissance, la « fenêtre ouverte par laquelle on puisse regarder l’histoire » annonce le spectacle grouillant de Venise peint par Canaletto. L’art de représenter les paysages urbains, le védutisme, fleurit au XVIIIe siècle. Méticuleusement levé dans des carnets à l’aide d’une camera obscura, le plan-séquence des façades du Grand Canal est recomposé en atelier suivant les principes d’un regard souverain sur la ville couronnée par la canopée d’un ciel filtrant apaisé. Pivoter cette ouverture vers le ciel pour exprimer l’architecture aurait semblé contre-intuitif à l’époque. L’instantané photographique a définitivement transformé la vision des artistes, figeant des évocations atmosphériques inédites. Inédits, les Vedute Nascoste de l’Italien Andrea Serio, né en 1973, ont fait l’objet d’une exposition à Ravenne fin 2024. Ces « vues cachées », oxymore inventé avec son ami le poète Michele Montanari, dont les textes accompagnent une douzaine de formats au crayon de couleur1, ouvrent un carré incliné vers le haut. Évocation puissante du Sud et de l’indolence des vacances d’été, les attiques des immeubles s’enfoncent dans la matière dense d’un ciel saturé de bleu. Les contre-lumières, contre-plongées se répondent en écho dans les fentes des ouvertures d’une cité surprise en pleine sieste.

 

Delta du Po III 2017Delta du Po III, Andrea Serio, carnet Moleskine, 2017

Secret savoir

La carrière de bédéaste de Serio – Rhapsodie en bleu (Futuropolis éd., 2020), Gauloises (Futuropolis éd., 2022) – masque sa riche production sur le motif, dont l’aura laisse deviner une obsession pour la justesse de restitution du paysage transpercé par les arêtes affûtées des maçonneries. Révélée par la force physique appliquée au geste du remplissage coloré, la présence des vues rappelle la production de David Hockney avec ce médium : les deux artistes utilisent la marque américaine de crayons Prismacolor, dont la texture permet la pénétration dense des pigments dans le support. Le traitement de la surface installe un silence réminiscent des natures mortes de son compatriote, le peintre Giorgio Morandi. Serio acquiesce : « Je cherche à construire la forme et la couleur non pas comme des entités statiques, mais comme des champs vibrants de tonalités et d’intensité. » Retracées à partir de notes et de photographies, les Vedute font l’objet d’un processus long et précis, labeur d’artisan revendiqué. Sa palette privilégie les couleurs pures, rappelant un impressionnisme de masses au lieu de taches, matière figée en entité solide et vivante.

 

Gachons 2André des Gachons, 6 avril 1941

 

Gras sur maigre

À l’opacité du crayon de Serio s’oppose la transparence de l’aquarelle d’André des Gachons. Le précipité des pigments dans l’eau, médium du ciel choisi par ce dernier, offre spontanéité et rapidité à une production quotidienne des relevés météo de La Chaussée-sur-Marne. Dans un des plus beaux livres édités cette année2 sont réunis les bulletins de quarante années de ciels de la petite commune rurale. Des Gachons demeure dans la subjectivité malgré le pragmatisme de la mission locale que lui a confié le Bureau central météorologique en 1913. (...)

Pour lire l’article, commandez votre magazine sur notre boutique en ligne