Une partie des 253 carnets de dessins versés à la BNF par les enfants de l’architecte Henri Gaudin, disparu en 2021, fait l’objet d’une exposition jusqu’au 12 juillet 2026. Visite tracée.

Dévoilant l’étendue de ses pratiques graphiques et de sa pensée au travail, les croquis d’Henri Gaudin forment une sorte de Codex Atlanticus, somme des manuscrits des observations scientifiques et artistiques du polymathe Léonard de Vinci. « Je n’ai cessé de trouver mon bonheur dans l’exercice de mes yeux », affirmait celui dont la pupille intense fixe son reflet dans l’autoportrait nocturne au miroir qui accueille le visiteur. De toutes tailles, toilés, à spirale, en accordéon ou à dos carré-collé, de fins carnets rigides déplient l’intimité d’une pensée qui advient par le geste. Des pages de recherches entêtées comme autant de tentatives pour capturer l’immatérialité d’un espace ou les lourdes maçonneries des forteresses moyenâgeuses. Le monde comme tout fractal, où chaque échelle de matière témoigne de la fragilité d’un équilibre ténu, emboîtant le vide et le plein en formes irréductibles. Le trait tisse la matière vivante, comme « le coin du rideau qui s’effiloche en armoire et se fond en fauteuil », écrivait Gaudin dans Hors les murs, paru en 2012. Encre, fusain, aquarelle, crayon : la diversité des expressions et des thèmes – autocaricatures, voyages, recherches abstraites – impriment l’urgence de malaxer les pigments.

Tout simplement nu

Une étonnante série d’écorchés montre les poumons de l’architecte tirant la langue. Derrière le plaisir transgressif à représenter l’intimité de son corps, Henri Gaudin illustre sa vision du monde. Les cinq lobes du poumon, machine à respirer, et ses bronches, voies de passage avec l’ourlet de la bouche comme seuil arrimé au-dehors. Ce franchissement représente selon lui l’ensemble des relations d’hospitalité incarnées par les corps autant que les paysages, le poumon étant « I’organe de l’intérieur le plus extérieur et de l’extérieur le plus intérieur ». Plus loin, une vue subjective dans sa baignoire offre un paysage d’émergences de genoux et de pieds. L’ellipse est une figure qui le fascine, elle se forme ici de la rencontre du plan horizontal et du cône de la cuisse. « Je ne dessine pas d’arc sans l’interrompre », commentait-il. Son intelligence de l’espace est celle des maîtres d’œuvre du Moyen-Âge modulant chicanes, renfoncements, oriels, encorbellements, pièges à espace et à ombres. Dès 1984, dans La Cabane et le labyrinthe, il explique sa détestation de « la mise à l’alignement de la pensée néoclassique [qui] met au pas la ville […], la vie ». (...)

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