Clochard par choix, Marcel Bascoulard, infatigable esthète, transcende la notion d'artiste brut. Pauvre et isolé toute sa vie, il devient mondialement populaire presque cinquante ans après sa mort. Portrait d'un Berruyer noir.
« Dessineur » : tel est le terme que Marcel Bascoulard emploie pour décrire son activité au micro de Stéphane Collaro, envoyé spécial de RTL à Bourges en 1976. Cette figure locale habite à l'écart de la ville dans une cabine de camion rouillée posée à l'abri d'un bosquet, avec son petit chien et ses chats. « Ermite, surtout intell-llectuel, oui oui ! […] Y a p'têt bien une dizaine d'années que je m'suis pas lavé ! » s'esclaffe-t-il d'une voix vrillant dans les aigus, détachant les syllabes à la manière de Dalí. Habillée d'une blouse ou d'une robe, « parce qu'(il) n'aime pas le costume masculin », sa frêle silhouette voûtée hante le paysage berruyer depuis les années 1930. Sous la neige ou la pluie, de nuit, il trace depuis quarante-cinq ans des vues urbaines ou champêtres, par petits segments incisifs à la plume, perspectives parfaites, rehaussées quelquefois d'un lavis ou de couleurs estompées. Les images, commandées par les habitants ou les commerçants du cru, lui servent de monnaie d'échange pour se nourrir, lui et ses animaux.
Autodiktat
La formation de Bascoulard n'est pas conventionnelle : élevé dans une modeste famille d'agriculteurs de Saint-Florent-sur-Cher, une commune au sud-ouest de Bourges, il présente très tôt des aptitudes pour le dessin. Sa mère est internée après avoir tué son père d'un coup de revolver alors qu'il est jeune homme. Pour subvenir à ses besoins, il monnaye ses premiers dessins. Repéré par l'architecte local Marcel Pinon alors qu'il dessine dans la rue, il entre brièvement aux Beaux-Arts de Bourges. Patrick Martinat, journaliste et spécialiste du personnage depuis les années 1980, insiste sur l'étendue des connaissances de celui qui est considéré alors comme un simple d'esprit par ses concitoyens. Cultivé, grand lecteur de Victor Hugo et de Jules Verne, Bascoulard suit l'actualité dans les magazines auxquels il est abonné. Anticonformiste, antimilitariste, il écrit aussi des poèmes. Photographe, il répertorie les modèles de locomotives. Il est obsédé par les horaires de train, parle couramment russe, suédois et allemand. Capable de dessiner tous les motifs gothiques de la cathédrale de mémoire, il partage les traits caractéristiques des artistes-autistes Stephen Wiltshire et Gilles Tréhin (voir le n° 333 de d'a, avril 2026). (...)