Comme d’autres autrices et auteurs de d’a, Soline Nivet pratique l’enquête comme outil d’enseignement, de recherche ou de projet. Elle a publié en juin 2025 un livre sur l’écosystème du fournisseur d’internet Free – Paris ville Free – dans lequel elle montre, documents à l’appui, les conséquences urbaines ou architecturales de ce que l’on réduit bien trop vite à un monde virtuel. Dans un autre ouvrage à paraître cet automne, elle s’intéresse aux formes visuelles produites par les architectes qui enquêtent. L’occasion était tentante : nous lui avons demandé de réaliser le dossier du mois – notre petite enquête mensuelle – sur ce sujet.
Emmanuel Caille : Voilà plusieurs mois que tu insistais pour consacrer un dossier aux architectes à l’enquête. Il y avait donc une forme d’urgence ?
Soline Nivet : D’urgence je ne sais pas, mais d’actualité, oui ! Il y a depuis quelques années une appétence générale pour l’enquête ou la contre-enquête : dans la littérature, les revues, les podcasts et médias en ligne… tout le monde s’en réclame ! Et les architectes ne sont pas en reste. Pendant que les aventures de Sherlock Holmes ont été rééditées dans La Pléiade, le musée d’architecture de la TU de Munich a accueilli l’exposition « Reading Visual Investigations », le livre de l’architecte israélien Eyal Weizman sur L’Art de la contre-enquête a été traduit en français, et le premier tome des « critiques détectives » de Françoise Fromonot (voir p. 64) a inauguré une collection qui emprunte directement ses codes au polar !
E.C. : Comment expliquer cet engouement actuel ?
S.N. : Cela peut sembler paradoxal, mais on peut le mettre en perspective avec celui de la seconde moitié du XIXe siècle, autre période de fièvre enquêtrice qui a été bien analysée par l’historien Dominique Kalifa1 ou les sociologues Christian Topalov2 et Luc Boltanski3. Si l’apparition du cadastre, de l’état civil, des casiers sanitaires ont favorisé au XIXe siècle l’émergence des enquêtes statistiques et urbaines, le déploiement du numérique au tournant du XXIe siècle a impliqué l’apparition et la circulation de nouveaux types de données.
La facilité que nous avons aujourd’hui à produire, à accéder et à manipuler des données est tout à fait inédite. En France, depuis la Loi pour une République numérique de 2016, les données publiques sont ouvertes par défaut (à condition que cela ne contrevienne pas au droit au respect de la vie privée) et les étudiants en architecture trouvent par exemple désormais absolument naturel d’avoir accès en un clic à des cartes, des dossiers de permis de construire, des archives numérisées, etc. Plus généralement, cette accessibilité a permis aux journalistes, aux ONG, ou aux services de renseignement une nouvelle technique d’investigation, l’OSINT (Open Source INTelligence), qui consiste à enquêter en utilisant des informations accessibles librement, avec pour objectif de vérifier des faits ou de produire des preuves. (...)